
Littératures
- Gwenaël Jeannin
- Mélange de chroniques et de textes, ce qui revient un peu au même, d'ailleurs.
dimanche 5 décembre 2010
"Mille francs de récompense", Victor Hugo par Laurent Pelly

"Au hommes", d'après LES CAHIERS de Nijinski, par Pascale Nandillon

"Le jeu de l'amour et du hasard", mise en scène Philippe Calvario

"Pinocchio", mise en scène Joël Pommerat
"Notre terreur", mise en scène Sylvain Creuzevault

Alfred Döblin a écrit dans "L'empoisonnement" :
Robert Margerit a écrit dans "Les Amants" :
samedi 20 novembre 2010
André Gorz a écrit dans " Lettre à D." :
jeudi 11 novembre 2010
"La Guerre du Kippour", de Frédéric Chouraki

dimanche 31 octobre 2010

Herta Müller. 23 livres. 4 récits traduits en langue française. 2 seulement traduits avant son prix Nobel.
Je ne suis pas très « prix ». Mais je demande à connaître les raisons d’un tel autisme...
On ne peut, en retour, guère s’étonner du peu d’auteurs français traduits à l’étranger.
Bon, après avoir lu L’homme est un grand faisan sur terre et feuilleté Le renard était déjà le chasseur (ce n’est qu’une question de jours pour sa lecture), j’avais décidé de lire La bascule du souffle, espérant retrouver cette parole poétique, ce choc esthétique, ce laconisme énigmatique. Peut-être qu’un grand écrivain est celui qui sait utiliser ses mots – et juste ceux qui sont nécessaires. Le grand écrivain est peut-être aussi celui qui sait dire la Guerre et son horreur, son pendant d’humanité. Ce qui reste. Peut-être le grand écrivain est-il le pendant du grand homme, celui qui ne vit pas en temps de paix.
Au début, j’ai été un peu circonspect, au lieu d’un récit, d’une « aventure » : départ de Léopold dans le camp russe, car tel était le destin de nombre de germanophones roumains, je me suis heurté aux entrées de dictionnaire : « Belle-dame », « Ciment», «société interlope », « Bois et ouate », « Epoque palpitante », « Rouler », « Des gens stricts »… Non, ce n’était pas seulement des titres de chapitres, mais bien des titres d’articles expliquant la vie au camp.
Une vie au camp, au prise avec l’ange de la faim.
Et puis à force d’échos, et de poésie, d’animation de ce qui n’est pas humain, le rythme lancinant gagne ce que l’émotion a peut-être de plus vrai, de plus sincère. La réalité, nue, avec juste ce qu’il faut pour l’effleurer.
C’était le temps de la peau sur les os, et celui, éternel, de la soupe aux choux. De la kapousta le matin au réveil, de la kapousta le soir après l’appel. KAPOUSTA, c’est le chou en russe et celui d’une soupe qui, souvent, n’en contient pas. En dehors du russe et de la soupe, kapousta est un mot composé de deux choses qui n’ont rien de commun, sauf le terme en question. CAP, c’est la tête, en roumain, et PUSZTA la plaine hongroise. On se dit ça en allemand, et le camp est russe comme la soupe aux choux. On veut faire le malin avec ces trucs insensés, or KAPOUSTA, une fois décomposé ne saurait être un mot de la faim. Les mots de la faim sont une carte géographique dont les pays ont des noms culinaires qu’on dit dans sa tête. Soupe des jours de fêtes, hachis, côtelettes, jambonneau, rôti de lièvre, quenelles au foie, cuissot de chevreuil, lièvre à l’aigre-douce, et caetera.
jeudi 28 octobre 2010
Robert Merle a écrit dans "Week end à Zuydcoote" :
lundi 25 octobre 2010
Don DeLillo a écrit dans "Point Oméga" :
dimanche 17 octobre 2010
"22h13 (ce titre est susceptible d’être modifié d’une minute à l’autre)", mise en scène de Pierrick Sorin

"Nos coeurs vaillants" de Jean-Baptiste Harang : ça s'essouffle...

- "J'ai acheté le dernier Jean-Baptiste Harang que je trouve plutôt pas mal." (mail n°1)
- "Je vais retrouver Harang et ses coeurs vaillants. Chacun son église !" (mail n°2)
- "Je vais finir Harang (pas intéressant, nombril et Co, sa petite vie dont on se fout royalement, cette littératurefranchouillarde me débecte." (mail n°3)
"Harang, c'est nullissime ... Et Toc !" (mail n°4)
Dans "Moi qui ai servi le roi d'Angleterreé, Bohumil Hrabal a écrit :
dimanche 10 octobre 2010
"Des éclairs", Jean Echenoz
mercredi 29 septembre 2010
"Le Masque de la Mort Rouge", d'après la nouvelle de Poe
Gaspard Koenig a écrit dans "Un baiser à la russe" :
"Défense et illustration du médecin" : LES TROIS SAISONS DE LA RAGE, Victor Cohen Hadria

Les médecins sont arrogants, plein de fric, s’en fichent des patients et sont de droite pour la plupart. Voilà, paraît-il, ce qu’on penserait des disciples d’Hippocrate. Et ce n’est pas les pièces de Molière qui nous feraient changer d’avis, puissante satire de la médecine de son époque. Ni la nouvelle de Jules Verne, intitulée Frritt-Flacc, dans laquelle le médecin Trifulgas est un sans-cœur, un égoïste, un cupide et un impie : il trouvera donc une juste mort et personne ne le plaindra. Pourtant, au XIXème siècle, Balzac et son Médecin de campagne réhabilitent la figure du médecin et le place à côté du prêtre. Ce siècle est celui du progrès, d’une confiance tout à la fois en la science et en l’homme. Et d’une certaine manière, cet ouvrage de Victor Cohen Hadria, dont l’histoire se passe dans la campagne normande du XIXème siècle, se place dans cette perspective.
A dire vrai, cela ne m’a pas semblé aussi évident. Je me suis demandé assez longtemps pourquoi ce livre avait été écrit et ce n’est que dans le dernier tiers du roman que quelque chose m’a interpellé. Peut-être parce que la mention de Maupassant, à la quatrième de couverture, me promettait autre chose ; peut-être parce que le dispositif narratif n’induit pas tant une histoire, des intrigues, que la révélation progressive d’un autoportrait : celui du médecin Le Coeur. Cet ouvrage est divisé en deux parties. La première est constituée de la correspondance entre le médecin Le Coeur et le médecin-major Rochambaud, et de celle du soldat Délicieux et de sa famille, qui ne savent ni lire ni écrire, les deux médecins jouant le rôle d’écrivain public. La deuxième est le journal intime du médecin Le Coeur sur la même période : 1859 et sur trois saisons : hiver, printemps, été.
Au fond, ce qui se passe dans la vie des campagnards n’est pas si important ; ou, du moins, elle ne l’est que parce qu’elle permet une observation, une analyse, sociologique, métaphysique, philosophique… Ainsi dans la première partie, les deux médecins se comportent un peu comme dans la Dispute de Marivaux : « Nous allons bien voir ce qui va advenir ». Permettant au soldat Délicieux de correspondre avec sa Louise, ils se bornent à transmettre les lettres et à commenter le devenir de cet amour méandreux. Ce faisant, un constat d’impuissance se fait jour puisque le médecin-major Rochambaud renonce à comprendre « le comportement des hommes, leurs souffrances, leurs contradictions ». Les mystères des hommes et de leur corps amoureux sont impénétrables, en quelque sorte.
Le corps amoureux : cette expression est probablement la clef de ce roman, porté par la question de Le Coeur après sa rencontre avec Silvia di Maradi e Vincenzi : « que désirer de plus ? Etre aimé peut-être ? » Cette tension entre désir et amour, sexe et âme, est au centre des interrogations de notre médecin de campagne, veuf depuis trop longtemps et sollicité par les conjugaisons féminines. En même temps que Brutus Délicieux, le bien nommé, succombe au « feu du ventre » tout comme son père et son grand-père, il se sent attiré par ce déchaînement charnel. Nous ne sommes pas plus dans un appétit sexuel, à l’atavisme naturaliste de Zola, que dans un cliché sur celui du sexe fort. Ici, Le Cœur explique que le violent désir est un antidote à la mort et un destin. Le corps, c’est la vie. Il faut préciser que Le Cœur travaille sur le traité suivant : Cause de la rage et moyen d’y remédier pour l’amour de l’humanité et qu’il n’ignore pas que « la médecine est bien près du sexe ». Il pense, en tout état de cause, que la rage est due à une contention sexuelle.
Ce point de vue entre, évidemment, dans un débat plus large et questionne la légitimité du médecin en tant qu’expert. Trois figures de « guérisseur » sont en effet présentes : le sorcier, le médecin et le prêtre. Si le sorcier et le prêtre sont des ennemis de la science, le médecin Le Cœur a une réelle sympathie pour ces deux « guérisseurs » parce qu’il est, au fond, humble dans sa pratique de la médecine. L’idée thérapeutique « veiller à ne pas nuire » est bien symbolique du savoir de son impuissance face à la fatalité et au décharnement : « Que dire face à la mort convulsive et brutale des femmes, des enfants, des vieillards ? Qu’exprimer lorsque, sans souci du lendemain, on doit entrer dans des lits-cages puants de miasmes et de suées, pour ausculter des sujets qui ont déjà l’odeur de la charogne ? D’autant que, loin d’être le démiurge que l’on croit, le médecin est fait de sang et de fluides, et peut céder aux tempêtes des dérèglements de l’organisme.» « Je doute que cela lui aurait sauvé la vie, mais j’enrage tout de même », écrit Le Cœur lorsque le remède commandé arrive après que la patient est mort. Mélange d’amertume, d’espoir et de colère. La devise du médecin pourrait être semblable à l’aphorisme de Charles le téméraire : Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.
Le médecin sous la plume de le Coeur prend vaguement la figure d’un saint laïc. D’abord parce qu’il rejette l’idée d’une puissance supérieure de type divin, préférant un « bon vieux paganisme qui regarde les choses et les êtres dans un salubre mouvement perpétuel », ce qui lui fait dire qu’il n’est pas « plus de courtisanes que de saints [religieux] en ce monde », puis parce que « ce qui est effectué pour l’amour de Dieu, [lui] il le fait par affection pour l’humanité ». Le Cœur va même plus loin en indiquant que le prêtre Bucard est « altruiste parce que sa complexion est telle et non de son établissement ». La religion ne fait pas le soignant. Le passage de témoin entre le prêtre et le médecin est perceptible lorsqu’on peut lire que la misère est « une chose sacrée » ou quand on sait que Le Cœur ne considère pas les « patients comme les marches d’une ascension ».
En quête de reconnaissance, le médecin accède donc à une place importante dans la société. C’est ainsi que Le Cœur se déplace dans les procès, pour juger, par exemple, de la folie des sœurs Rodon, accusées d’avoir assassiné leur mère. C’est ainsi qu’il tient le même discours que Jean-Jacques Rousseau contre la maltraitance qui produit des criminels. Il ne soigne pas uniquement les individus, il s’occupe du corps social. Ce n’est donc pas une coïncidence si lors de sa venue, à Paris, pour participer à une Commission sur les épidémies, Le Cœur découvre le chemin de fer et le sandwich, inventions modernes. Molière et la noblesse font définitivement partie de l’Ancien Régime.
Tout comme Lorenzaccio qui soulève la robe de l’humanité, le médecin major Rochambaud connaît « la puissance des hallucinations » lorsqu’il voit l’admirable mécanique des corps, sous les uniformes de la campagne d’Italie, brisée sur le champ de bataille, le médecin Le Cœur passe d’une jambe écrasée à un grand brûlé, d’une tumeur à une typhlite... Cette désillusion en fait des moralistes dans la grande tradition de La Rochefoucauld. Ainsi lit-on qu’il n’est « guère agréable de se découvrir ces instincts animaux que l’on méprise chez les autres », qu’il « faut se méfier des puissants. » ou que « nous sommes dans le chacun pour soi ».
« Notre profession est à la fois le refuge des pires égoïsmes et des plus imposantes forces d’âme, le choix de la route appartient à chacun. Je ne suis pas sûr que notre confrontation permanente avec la réalité souvent absurde du destin des hommes ne nous entraîne pas plus sur le sentier de la lassitude que celui du sacrifice. » Cette dernière citation du médecin Le Cœur, lucide sur la réalité de sa profession, mais surtout des hommes, me fait penser au livre de Frédéric Lenoir, titré Le Christ philosophe, dans lequel on voyait les dérives de l’Eglise et le besoin purificateur des ordres monastiques. L’association vaut ce qu’elle vaut mais il me semble qu’elle peut avoir sa place dans la réflexion sur les médecins. Premièrement parce qu’elle permet de dire à nouveau que les médecins ont remplacé les prêtres, comme un décalque. Deuxièmement, parce que ce remplacement n’est justement pas sans poser problème. La religion prépare l’homme à la mort, la médecine essaye de le maintenir en vie.
Depuis que Dieu a été proclamé mort dans nos sociétés, rien ne l’a remplacé ; les grands Récits idéologiques se sont effondrés eu milieu du XX ème siècle, et nous sommes entrés dans une ère du soupçon généralisé. La médecine n’y a pas échappé ; et même si elle est toujours considérée, elle ne s’en trouve pas moins fragilisée. La perte de spiritualité entraîne la hantise de la mort, le mal être du vieillissement. Les conséquences : le culte de l’apparence, le jeunisme. Le symbole de cette relativité ? Internet, avec le savoir médical qui permet de se croire « expert » ou de moins faire confiance aux experts.
Dans Les trois saisons de la rage, Victor Cohen Hadria relate les méandres d’une vie d’un homme, d’une vie de médecin. Les replaçant sous les auspices d’une tragique Nature, il avance toute la grandeur et la difficulté d’être médecin dans ce XIX ème siècle, pourtant triomphant pour la science. Ce faisant, il met le doigt sur le hiatus, pourtant à venir, entre les patients et les médecins et génère de fait une incompréhension, que mes clichés d’introduction agitaient. Au fond : se mettre à nu pour le salut de son âme face à son confesseur n’est pas angoissant ; se mettre à nu devant son médecin est infantilisant. Quand la notion de sacré a disparu, la confiance est probablement difficile à maintenir. Pourtant, j’aime à croire que la vie, le corps, la solidarité, portés haut par le médecin le Cœur, porte justement la marque d’un sacré et j’intitule donc cette chronique : « Défense et illustration du médecin ». Ce saint laïc, avec tout ce que les sacrifices comportent, justement, de lassitude.
Wajdi Mouawad a écrit dans "Visage retrouvé" :
dimanche 29 août 2010
"En Magellanie" : le testament de Jules Verne

En Magellanie est un récit de Jules Verne écrit en 1897 et publié seulement en 1987. Entre temps, le fils Verne, Michel de son prénom, l’a réécrit et publié, sous le titre des Naufragés du « Jonathan », ajoutant ainsi jusqu’à vingt chapitres et cassant la cohérence profonde de cette œuvre qui, pour avoir été longtemps tue, est toujours intéressante après les guerres du XXème siècle et ses totalitarismes…
En effet, c’est un récit politique qui prolonge l’aventure du capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers. Le personnage principal, dont on ne sait rien, strictement rien, tait sa nationalité, refuse tout contact avec les autorités, est en haine contre toute idée d’asservissement. Ni Dieu, ni maître. Figure de l’anarchiste, pour qui « il suffit d’être un homme pour faire le bien », il agit comme un saint laïque, n’hésitant pas à sauver un Indien aux prises avec un jaguar et à le ramener, même mort, parmi les siens, ou à sauver un navire en perdition près du Cap Horn. A soigner, à conseiller, à aider.
Dans ce récit, Jules Verne tente l’aventure des utopies, préoccupation ô combien importante dans ce XIXème siècle qui vécut réellement trois bouleversements (politique, technologique et économique) et dont les Robinsonnades sont un des moyens littéraires fameux. Jules Verne n’avait d’ailleurs, jusque-là, pas été en reste : Deux ans de vacances, L’Ile mystérieuse… Ce faisant, il passe en revue et en filigrane différentes manières d’établir une société, jusqu’à considérer que remettre à un seul homme les destinées d’une communauté ne peut se faire qu’à la seule condition que celui-ci soit un Sage.
Cet homme, c’est donc le Kaw-djer, le bienfaiteur des indigènes de la Terre de feu, celui qui allait se suicider juste avant de sauver les passagers du « Jonathan ». Et l’on voit toute l’ironie de la marche du monde. Une sorte de Christ, qui en ne se tuant pas, sauve malgré tout ces gens, et devient par la suite, une nouvelle fois, lorsque l’île Hoste est en proie à l’agitation et à la violence, leur Sauveur. Avec la construction d’un phare sur l’île Horn, il affirme l’espoir et la lumière des hommes. Ce soleil qu’est la bonté, la générosité, la solidarité. Loin de la cupidité et de l’or. Ce que peut produire l’homme, pas l’animal, et s’il n’y avait que deux scènes à retenir dans ce récit ce serait, justement, le premier chapitre, très cinématographique, avec l'attaque du jaguar et les dernières pages lors de l’inauguration du phare.
"Et, maintenant, un navire, arrivant de l’est, après avoir eu connaissance du feu de l’île des Etats à l’extrémité du littoral fuégien, peut, avant d’apercevoir les feux des eaux chiliennes, relever ce phare du cap Horn, dressé par les colons de l’île Hoste, à la jonction de l’Atlantique et du Pacifique."
Ce n’est donc pas étonnant que la grande Ariane Mnouchkine ait créé son dernier spectacle à partir de cette histoire de Jules Verne : Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores).
vendredi 20 août 2010
Cloé Korman : "Les hommes-couleurs"
"Ce n'était rien de grave : juste un peu de terre inerte et d'émail qui gisaient maintenant dans la poussière, comme les fleurs d'un bouquet dans les débris d'un vase. "
C'est un bon livre, c'est même un très bon roman.
Roman d'une famille, les Bernache, responsables d'un chantier ferroviaire, dit-on... Roman d'une enquête, celle de Joshua, ingénieur hydraulique, presque quarante ans plus tard... Roman de la mémoire, celle de Grís Bandejo, l'unique ouvrier rencensé des travaux des Bernache, employés par la firme Pullman et par Gabriel Gloud...
Comme horizon : la migration mexicaine vers l'eldorado étasunien. Comme toile de fond : l'espoir, les désirs, l'art des Hommes-couleurs.
Dans cet ouvrage dont le fil est l'aspiration au bonheur - ailleurs - se glisse aussi une réflexion sur le vrai, sur le faux. Sur le masque des choses et l'errance des êtres. Porté par une écriture très écrite et parfaitement alerte, avec une grande maîtrise de l'oralité et une forte densité poétique, cet ouvrage prend une dimension plus tragique, c'est-à-dire plus intensément humaine. Dans cette région du monde où plane l'ombre des anciens dieux, le mythe n'est pas très loin.
Ce premier roman de Cloé Korman est, pour faire court, une incitation à guetter ses prochains livres.
Site Internet du roman : ....................
samedi 3 juillet 2010
Jacques de Lacretelle a écrit dans "Silbermann" :
Netherland : Joseph O'Neill

« Je me surprends à chercher de l’aide dans un guide. »
Il faudra s’y habituer. Le 11 septembre 2001 est pour l’humanité une date clef. Pour ceux qui n’ont pas vécu ce jour, ne serait-ce qu’à travers des images télévisées, elle prendra plus rapidement valeur de mythe, un peu comme la Première Guerre Mondiale. Pour les autres, elle a le même goût que la découverte des camps d’extermination nazie. Pas une année 1, comme lors de la chute du mur de Berlin, année de la renaissance, de l’exaltation. Mais une année zéro, plus propice à reconsidérer la vie qu’à en jouir. A s’examiner, se donner peut-être des torts. En tout cas, la conscience forte que rien ne sera plus comme avant, l’horreur chevillée au corps.Les écrivains qui ont osé écrire sur cet événement l’ont romancé diversement. Entre l’insertion de cet événement dans une étude plus large (Un brillant avenir, Catherine Cusset) et le déroulé de l’effondrement des tours (L’homme qui tombe, Don DeLillo ; Windows on the World, Beigbeder), le moment peut être vu comme le révélateur de failles intimes que le Monde entier a brusquement rendues visibles. Il en va ainsi des romans de Claire Messud (Les enfants de l’empereur) ou de Jay McInerney (La belle vie). Il en va aussi du roman Netherland de Joseph O’Neill… Netherland est le troisième ouvrage de cet écrivain irlandais vivant aux Etats-Unis, né en 1964 et récompensé par le PEN/Faulkner Award en 2009. Ce livre fut, d’ailleurs, jugé « excellent » par le président américain, Barack Obama, cette même année. Le roman, s’il est en effet excellent, ne l’est pourtant pas pour les mêmes raisons que L’homme qui tombe.
Tout d’abord on ne parle que très peu de ce jour apocalypse. Les allusions sont brèves et volontiers floutées : « verticalité fantastique des silhouettes de l’île, qui étaient – inutiles d’en dire plus – absolument fantastiques ». Ce laconisme va de pair avec la volonté de reconstruire par-delà les décombres et sur le bruit infernal des sirènes. On comprend bien, dès le début, qu’il n’est plus temps de ressasser ces heures infernales. L’essentiel n’est pas de dire le 11 septembre, mais de montrer ce qui se passe ensuite, de montrer comment vivre « avec » le 11 septembre.
Une métaphore : reconstruire son couple, reconstruire New-York
Reconstruire son couple semble, à vrai dire, l’intrigue essentielle de ce roman. Hans et Rachel Van den Broek rencontrent en effet des difficultés et l’éloignement insidieux se fait jour au lendemain du 11 septembre : « Nous avions perdu la capacité de nous parler. L’attaque contre New York avait ôté tout doute à ce sujet. Elle ne s’était jamais sentie aussi seule, aussi mal, aussi loin de chez elle, que durant ses dernières semaines… » Le sentiment d’abandon qu’Hans ne cherche pas à masquer est dû à son« fatalisme débilitant » . En effet, si Hans est un excellent analyste des cotations d’actions gazières et pétrolières, il est nul pour le reste. Son sens de l’observation n’a pas de prise sur le réel. Au moins, il s’en est rendu compte, et cette amertume souriante délivre quelques formules assez drôles, comme « toutes les vies, je me souviens avoir pensé, finissent par se retrouver dans la rubrique « Conseils » des magazines féminins ». Hans reste à New York et Rachel, accompagnée de leur fils Jake, vivra de l’autre côté de l’Atlantique, loin de la belliqueuse Amérique, qui décide de faire la guerre à tout va. En premier lieu, en Afghanistan. Puis contre l’Irak.
Reconstruire son couple, c’est aussi reconstruire son être pour Hans. Orphelin de père suite à un accident, il a perdu, peu de temps avant l’attentat, sa mère, celle qui le regardait lorsqu’il jouait au cricket, celle qu’il considérait comme un fantôme à la fin de sa vie. Il n’a jamais collé à ses souvenirs d’enfance, il serait peut-être temps d’adhérer à soi. Et puis : reconstruire son être, c’est avoir aussi soif des autres, trouver de l’espoir dans le monde du XXIe siècle… En fait, si l’on réfléchit bien, c’est cette dernière construction qui est première. Vitale.
Le cricket comme symbole de justice et de fraternité entre les hommes
Le dépassement de la mélancolie et des tristesses sera permis avec les retrouvailles de Hans et du cricket, puis avec la rencontre de Chuck Ramkissoon. Un caribéen libre dont la complexité et l’ambivalence apparaissent peu à peu. Homme à projets, homme à maîtresses, cadavre que l’on retrouve dans le Gowanus Canal de New York, il fascine Hans dès les premiers instants. Ce jour-là, Hans jouait au cricket et Chuck était l’arbitre quand un supporter devint violent. Chuck s’en sortit grandi et délivra un discours sur le fair-play du cricket. On tient notre homme aux grandes formules : « Pour moi, les complications sont une occasion. Plus quelque chose est compliquée, plus les concurrents potentiels sont découragés. ». Figure du pionner et du self made man, le grand projet de Chuck est de créer une arène, un grand complexe à dimension internationale pour le cricket.
Le cricket est, dans ce roman, le ressort de l’harmonie entre les hommes, et Hans pense alors comme Chuck que les hommes en blanc évoluant sur un terrain de cricket sont des hommes imaginant un monde de justice. Ainsi Chuck relate l’œuvre civilisatrice du cricket dans les îles Trobriand. Sa dimension morale. Et rêve de la paix entre le Pakistan et l’Inde, scellée par un match. Il nous apprend que le jeu du cricket est le premier jeu des Américains, importé grâce aux Hollandais, et que le mot « yankee » vient du nom hollandais Jan. Il s’agirait donc de revenir aux commencements de l’épopée américaine, terre de migrants, pays du « nulle part » . De revenir aux fondements de l’Amérique, aux fondamentaux : liberté, fougue, foi.
Les appartenances géographiques diversifiées jouent aussi un rôle important dans ce roman. C’est une autre de ses particularités. Les personnages principaux ne sont pas natifs des Etats-Unis : Rachel est anglaise, Hans est néerlandais, Chuck Ramkissoon est caribéen. La narration nous entraîne à New York, à Londres, à La Haye, à Trinidad… Cet éclatement cosmopolite n’étonne pas dans ce roman où le cricket est le jeu des « déracinements impossibles à situer dans les espaces géographiques ou historiques ».
La nécessité du rapprochement est alors manifeste. Google Earth est utilisé par Hans afin de se rapprocher de sa femme, de son fils, par-delà l’Océan Atlantique. « La fenêtre mansardée de mon fils était visible, ainsi que la piscine en plastique bleu gonflable et la BMW rouge ; mais il n’y avait aucun moyen d’en voir plus, ni de voir plus en avant. J’étais coincé. » Cette tentative n’est que le prolongement de la réflexion sur le cricket, puisque l’équipe de Hans est composé d’hommes originaires de Trinidad, de Guyane, de Jamaïque, d’Inde, du Pakistan et du Skri Lanka, soit trois hindouistes, trois chrétiens, un sikh, quatre musulmans…
Hans fréquente le New York des nouveaux migrants, partage des bières, les plats au curry, veille sur Shiv, quitté par sa femme. Confronté aux autres, il comprend ce qu’est la communication, le fonctionnement d’un couple. Il se rappelle, lui qui n'avait aucune nostalgie de l'enfance, des souvenirs, avec sa mère la plupart du temps, avec Rachel aussi. Souvenirs de la Haye qui donnent lieu à de très beaux passages. Tout cela forme un réseau (les souvenirs forment une chaîne entre les personnesparce qu’ils naissent d’associations à partir d’un objet, par exemple) et permet à Hans de trouver une autre adhésion au monde, loin peut-être de son autisme d’analyste boursier, simplement esquissé, encore une fois, mais bien palpable !
La première décennie du XXI ème siècle vit en effet l’attentat du 11 septembre et la naissance de la crise bancaire sur le sol américain. L’Espérance, à défaut de solution, naît de cette communauté des peuples que donne à voir le cricket, cette cohérence des échanges, cette attention à l’autre. C’est le seul orgueil de la Tour de Babel, celui d’une humanité retrouvée sur les ruines des deux tours manquantes. La grandeur des Etats-Unis, la vertu de New York, s’appelle rédemption, comme en témoigne l’allusion de Monica Legwinski. Ce n’est pas une blague. En y restant, en modifiant, sans se perdre, son coup de batte au cricket, Hans se « naturalise », se retrouve et se relance.
Netherland. Roman apaisé sur le 11 septembre, où l’horreur devient inquiétude maîtrisable. Netherland, hymne au cricket et affirmation du mythe américain, du mythe du pays imaginaire, de la fièvre de l’or et d’une liberté extraordinaire. Pays où tout est à nouveau possible. C’est un livre fort, parce qu’il est intelligent. Ce n’est pas un livre émouvant, juste un livre qui sort des sentiers battus et qui reconstruit, réellement, des vies sur les décombres du 11 septembre. Peut-être qu’en cela, Barack Obama, qui incarne déjà l’icône du changement aux Etats-Unis, peut juger excellent ce livre, lui qui inaugure, paraît-il, une nouvelle ère dans la politique américaine. Voir ou essayer de (se) voir, afin d’être moins pris au dépourvu.
jeudi 25 février 2010
D'un livre à l'autre...
Après La promesse de l’aube de Romain Gary :
lire Le Livre de ma mère d’Albert Cohen.
Après Le bateau brume de Philippe Le Guillou :
lire Les météores de Michel Tournier.
Après Et la fureur ne s’est pas tue d’Aharon Appelfeld :
lire La contrevie de Philip Roth.
Après L’identité de Milan Kundera :
lire L’évasion d’Adam Thirlwell.
Après Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne :
lire Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo.
Après…
"La promesse de l’aube" ou Tombeau pour une mère : Romain Gary

Cette autobiographie de Romain Gary est tout à la fois drôle et émouvante. Sa mère, éminemment théâtrale, et la lucidité implacable sur ce qu’il a été, ce qu’il est et ce qu’est l’humanité créent un effet assez détonnant. Poussé par la fierté de sa mère, Romain Gary, personnage romanesque dont les aventures ne sont pas tant ridicules que grandioses, accède enfin à la gloire. De manière tout à fait imprévue, en dépit d’une dramatisation savamment orchestrée, le tragique survint et saisit de terreur et de pitié le lecteur. Tragique crevant ainsi la vanité d’un homme qui pensait ainsi mériter son passé, son enfance, les sacrifices de sa mère ; venant à sa rencontre, décoré de la Croix de la Libération et chargé d’une liasse de coupures de presse et de son roman Education européenne… il trouvera tout à la fois le sentiment pesant du vide et la force imposante de l’amour maternel.
Le talent de ma mère me poussait à vouloir lui offrir le chef-d'oeuvre d'art et de vie auquel elle avait tant rêvé pour moi, auquel elle avait si passionnément cru et travaillé.
mercredi 24 février 2010
« La Mélancolie de l’Anatomie » : le lyrisme scientifique de Shelley Jackson

Traduction (!!) de Bernard Hoepffner
Deux raisons m’ont poussé à lire cet ouvrage. La première vient de la référence à Robert Burton et à son Anatomie de la Mélancolie, acheté lors de l’importante exposition au Grand Palais en 2005/2006 : Mélancolie, génie et folie en occident. La seconde vient du thème lui-même : le corps ; puisqu’il s’agit, là, non de faire « l’anatomie d’un état d’esprit » mais de « spiritualiser l’anatomie ». Shelley Jackson, écrivain américain née en 1963, est d’après Robert Coover l’un des talents les plus mûrs et originaux de sa génération. Originale, on veut bien le croire puisqu’elle tatoue sa nouvelle Skin au rythme d’un mot par corps… Il y a , d’ailleurs, six mots en France et la carte des corps est visible sur son site.
Reprenant la théorie des humeurs, elle divise son ouvrage en quatre catégories (cholérique, mélancolique, flegmatique, sanguin) et dans chacune de ces humeurs nous donne à lire, à chaque fois, trois nouvelles, centrées sur l’autonomisation d’un résidu de nos corps : œuf, sperme, fœtus, cancer, nerf, godemiché, phlegme, cheveux, sommeil, sang, lait, graisse. Cet ensemble est précédé d’un préambule, consacré au « Cœur noir », ce cœur qui semble gauchir « tout ce qui l’entoure » et dont les secrets attirants sont davantage assurés par une fine stratégie « rechercher la parfaite défaite ». Mais laissons-là la métaphore, on aura compris à la lecture des douze textes que les histoires d’amour ne sont pas simples, que la solitude et la cruauté côtoient le désir. Le corps parle contre nous, désavoue et présente la nudité, cruelle, des rapports humains.
Au début, j’étais, il est vrai, un peu circonspect. J’avais lu quelques pages, feuilleté quelques pages, ici ou là, et m’apprêtais à être déçu de mon choix. Mal m‘en a pris. C’est un livre à parcourir la jubilation aux lèvres.
En face de nous, des « résidus », dont on se plait à rappeler leur croissance, c’est–à-dire leur indépendance. Tous ces résidus n’en sont pas et existent en tant qu’entités différentes. Qu’ils soient domestiquées (sperme), qu’ils résistent à la compréhension (l’œuf), qu’ils envahissent notre intérieur (graisse, cancer), ce sont des personnages. Et tous tissent notre relation aux autres ou vis-à-vis de nous-mêmes, et vis-à-vis aussi de notre propre corps, à l’image du « phlegme » qui règle la communication. Mais s’il y a bien du sens, une signification à donner au godemiché ou au lait, à l’œuf, au cancer, Shelley Jackson ne construit pas pour autant des « allégories ». Il y a de cela, mais il y a plus. Son écriture transcende cette utilisation simpliste des excroissances, parce que sa langue est polymorphe.
La métamorphose de ces excroissances a lieu dans des récits ou dans des notices scientifiques, avec toute l’apparence qu’elles peuvent prendre, tout l’appareil de ces traités anciens, avec des citations d’auteurs grecs ou latins, des incursions ethnographiques, un « Index », des « Appendices », des « notes », qui sont autant de suivis naturalistes. La référence à Aulu-Gelle n’est pas non plus fortuite, Nuits attiques de ce dernier est une somme encyclopédique sur l’Antiquité, où se mêlent littérature, arts, philosophie, sciences naturelles... Avec humour, Shelley Jackson discourt sur le godemiché : les différentes apparitions, les matières et textures, les coutumes, les couleurs, les catégories… Comme s’il s’agissait d’autre chose qui pouvait ne rien à voir avec ce que c’est, en réalité. Oh, bien sûr, le lien est souvent facile à effectuer, ainsi on a la référence à l’épée Excalibur qui sort des eaux, celle du prince charmant, cette fois plus érotique que platonique… ou encore la rêverie de la Princesse de Clèves, qui tord le cou à toute pensée chaste.
Le lait est ainsi décrit autant que raconté grâce à des extraits du Guide de Conversation de l’écrivain du Ciel : caractéristiques physiques, couleur, action, chute de lait avec comme point de départ la confusion eau/lait et les nuages. Le lait remplace l’eau dans la cosmologie traditionnelle grecque et l’on voit bien où veut en venir Shelley Jackson : construire une sorte de mythologie du corps, avec toute ce que cela peut comporter de sacré. Rendons grâce, car ceci est mon corps.
Cette entreprise, si sérieuse qu’elle apparaisse, se lit avec délectation grâce au ludique pastiche des traités scientifiques d’alors, grâce aussi à ce trouble qui nous fait chercher des allusions, décrypter attentivement cette prose dense et subtil. On cherche un rapport, on le trouve, on le perd, on oublie, on se laisse porter par l’histoire, par ces métamorphoses, on retrouve un lien à moins qu’on ne nous surprenne, on glisse d’une figure à une autre… La disparition de ces corps comme résidu devient même si totale que Shelley Jackson compare ce godemiché aux parties d’un homme, contre toute attente. Ce retour aux sources est tout aussi amusant, et naïf, lorsqu’on parle de ces soi-disant nuages qui laissent « tomber un liquide froid, sans goût, non-nutritif » : l’eau. Parfois cependant, le résidu nous semble étranger. La nouvelle « Nerf » ne m’a pas parlé. Je suis resté hermétique. Parce que je n’ai pas su voir ou parce que j’ai trop cherché à voir ? Je ne sais pas, je suis resté hermétique -- et la réside la réussite de l'auteur : avoir fait oublier la dépendance de ce résidu. Parfois il faut relire des passages afin de vérifier qu’on a bien lu, qu’on a le code. Il en va ainsi de la fin de « lait », véritable mode d’emploi masturbatoire, tout en délicatesse et en poésie. Puisque la poésie naît du trouble et des métaphores vives.
A côté de ces pseudos essais scientifiques se déploient de véritables narrations, de véritables drames, où la fantaisie se mêle au fantastique : il en va ainsi de l’œuf qui croît, de la structure cancéreuse qui s’installe à demeure dans une maison, du fœtus qui flotte dans le ciel, comme un extra-terrestre, de cette graisse qui tombe qu’il convient de racler dans les maisons, les palaces ou les taudis… Au terrible cancer répond le cruel abandon de la femme obèse, au mal être d’Imogen, qui porte son œuf et attire à sa suite, comme le joueur de flûte de Hamelin, une « étrange cohorte », répond la triste vie, non dénuée de lumière saphique, de la « pêcheuse de sang » qui nettoie les dessous sanglants de Londres…
Ces « résidus », ces excroissances, ces substitutions de nos corps, ne sont aucunement glauques ou sordides. La Mélancolie de l’Anatomie est d’une grande inventivité, d’une grande virtuosité langagière et il joue magnifiquement bien de l’ambiguïté de notre corps : Il ne nous appartient pas.
"Le cancer a grandi à une vitesse invraisemblable. Au début, je l’ai regardé avec curiosité, presque avec affection. Près du centre, il s’est ballonné et est devenu aussi solide que de la viande. Les branches se sont divisées encore et encore. C’était une étoile de mer aux bras fourchus, un flocon de neige animal.
Je n’en ai parlé à personne. Un jour, la voisine est venue me demander de maîtriser mes haies. C’était une femme nerveuse dont le visage était trop vieux pour sa chevelure. Sa fille l’accompagnait, cette petite créature blonde avec qui j’avais essayé de me lier d’amitié. L’enfant ne me prêtait aucune attention mais gardait le regard fixé dans la direction du salon. J’ai intercepté son regard par instinct, pas du fait d’une crainte que j’aurais pu nommer."
David Mitchell a écrit dans "Ecrits fantômes" :
De John Huston à Gradimir Smudja : Toulouse-Lautrec

Il y a peu, j’ai regardé avec attention Moulin Rouge, le film de John Huston. La vie de Toulouse-Lautrec nous y est présentée avec une grande mélancolie. Tristesse, joie, dignité, bel esprit, cynisme, voilà ce que nous offre ce long-métrage datant de 1952 et adapté d’un roman de Pierre La Mure. Je ne veux pas écrire davantage sur ce film émouvant, qui a toutes les caractéristiques d’un grand film par sa sobriété et sa sincérité. C’est cependant un grand film sur l’Art, et je ne peux que conseiller d’aller acheter le DVD.
J’ajoute qu’il existe une série en BD Le Bordel des muses, réalisée par Gradimir Smudja, auteur par ailleurs d’un Vincent et Van Gogh, qui suit très librement les pérégrinations de Toulouse-Lautrec. Enfin, elle s’agit maintenant de la série : Le Cabaret des muses, puisqu’il y a eu des soucis d’image. Non, le Moulin rouge n’est pas un bordel, même si c’est brider la liberté de l’auteur. Mais brisons-là.
L’intérêt de cette série (quatre volumes à présent) réside dans le talent de copiste de Gradimir Smudja. On y croise nombre de peintres de l’époque (Degas, Van Gogh, Monet, Gauguin, Seurat…) et nombre de grandes toiles au hasard des cases, que ces apparitions soient évidentes ou plus subtiles. C’est drôle, l’histoire (même si c’est un peu dommage) n’a ni queue ni tête ; et cette absence d’organisation fait bien de cette série un « bordel des muses », une galerie où l’art et le plaisir, de manière ludique, se donnent à coeur joie.