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jeudi 23 juillet 2009

Patrick Rambaud : "Chronique du règne de Nicolas 1er"



Il est de bon ton de critiquer le pouvoir. Comme Nicolas Sarksoy est au pouvoir, il est de bon ton de critiquer Nicolas Sarkosy. Le français n’a jamais eu la tête épique, la verve moraliste et la plume satirique : si ! Ce livre de Patrick Rambaud ne déroge pas à la règle. Dans sa « notice explicative pour le bon usage de cette chronique », il nous dit vouloir se placer dans ce genre séculaire de la satire, mis en usage par Horace et Juvénal. L’on sait tout de suite que ce qui lui cause de l’embarras, en France, ce n’est pas la circulation parisienne mais « le visage de Notre Nouvelle Majesté ». Cela lui donne même de l’urticaire, c’est tout dire.

Moi, je dirai que c’est un livre sympathique, mais aux scènes bien convenues, à la moquerie bien évidente. Attention, je ne dis pas que c’est mal écrit, cela ne manque pas de pétillance, mais quand tous s’acharnent à décrypter, à montrer sans cesse, à caricaturer, les faits et la geste du Pétulant Souverain, cet ouvrage perd grandement de sa saveur. On lit déjà au quotidien l’Histoire. Dans ce récit, cela semble déjà bien démodé. L’image et l’Internet dans cette entreprise ont pris de l’avance. On connaît tous, dans ses détails les plus marquants, la première année, de N.S. Sans doute que dans le second volume – on espère qu’il y en ait autant que son règne compte d’annuités – il y a davantage de faits obscurs, secrets, de couloirs dérobés aux profanes ! Bref, que l’on ait un peu plus l’impression de lire des chroniques, puisqu’on lit des chroniques pour connaître, pour savoir…

Au sourire des scènes à la moquerie superficielle, j’ai préféré le rire plus littéraire de ces deux passages : lorsque Patrick Rambaud fouille la généalogie des bons et des mauvais Besson, lorsqu’il raconte la venue en Afrique de N.S. et son fameux discours de Dakar. Là, dans les deux cas, il arrive à contrer les relents médiatico-journalistiques par la grâce du langage, par ce qui fonde la littérature : l’origine des mots et l’intertextualité. Deux des éléments qui mettent en relief le présent, qui donnent une perspective et un sens à ce qui s’écrit. Quand on a une Majesté qui renie La Princesse de Clèves, autant critiquer son règne de cette façon. Marianne, Les Guignols et Stéphane Guillon ont déjà choisi l’autre.


Pierre Mac Orlan et "L "Ancre de Miséricorde"



1777. Brest la Belle (c’est moi qui l’ajoute). Yves-Marie Morgat, adolescent de 16 ans, élève brillant destiné à une carrière militaire, rêve d’embarquer. En vivant dans une ville portuaire, rien d’improbable, me direz-vous, et pourtant… Son père est réticent et son ami, le chirurgien Jérôme Burnst, le lui déconseille vivement : « l’aventure est une duperie et un danger pour les âmes les mieux trempées, je suis l’interprète de plus de quarante années d’expérience. » Le personnage qui déclenche l’action est ce fameux pirate Petit-Cadet, paraît-il mort, mais dont la possible proximité alimente soudainement les rumeurs. Yves-Marie, ou Petit-Morgat, aide un bagnard avec qui il s’était lié d’amitié à s’évader, sous prétexte que ce dernier l’assure de son innocence et lui demande de l’aider à se venger… contre Petit-Cadet.

Pierre Mac Orlan, que je n’avais jamais lu, à écrit un livre d’initiation avec la nostalgie de L’Ile au trésor et le souvenir de L’Etrange Cas du Dr Jekyll et Mr Hyde de Stevenson. Petit-Morgat a ce mélange de naïveté et d’exaltation qui est propre à la jeunesse, mais il est aussi obéissant voire craintif. Personnage qui ne va pas au bout de lui-même, qui s’arrête, peut-être, à l’endroit où le risque est le point de non-retour. Prise en compte de la réalité ou poltronnerie ? Sagesse ou résignation ?... Mac Orlan publie son récit en 1941, à presque soixante ans et deux guerres quasiment derrière lui. C’est un livre finalement plus profond que romanesque, où la connaissance de l’homme et de ses errements, ses masques, ses trahisons, nous amène logiquement à lire ceci :

« L’affection des hommes est une monnaie rare qui ne sort pas souvent de leurs bourses. Il faut des circonstances peu communes pour qu’ils en fassent le don ou l’échange. Ne tombe point, cependant, dans la misanthropie. Aime les hommes, mais garde toujours la main sur la poignée de ton épée quand tu ne les connais pas. Un jugement ne doit jamais partir du cœur sans avoir été contrôlé par l’expérience. »

L’écriture de Pierre Mac Orlan est intéressante, même si je me demande comment Victor Hugo aurait écrit sur ce canevas. Quelque chose de plus saisissant, sans doute. On aurait dû pleurer, à la fin, comme pour Quatrevingt treize. En même temps, il n’aurait sans doute pas écrit sur ce canevas, car ce dernier a le souffle coupé… Si le monde de la piraterie existe bien en 1777 et au siècle suivant, le XX ème siècle n’est plus celui de la piraterie. C’est la fin d’un monde, la fin de l’aventure. Le début d’une barbarie froide, à grande échelle, contrôlée... Nul doute que L’Ancre de la Miséricorde, au titre d’ex-voto, n’en porte la blessure.


mardi 21 juillet 2009

Anne F. Garréta : "Pas un jour"



(vieille chronique)

Ce livre, estampillé "roman", se veut soumis à la contrainte suivante : pas un jour sans écrire cinq heures de suite, avec pour objectif de "raconter les souvenirs que tu as eu d'une femme ou autre que tu as désirée ou qui t'a désirée", sans rature ni réécriture. Ou la rencontre sur la scène littéraire du jeu oulipien et de ce qu'il est convenu d'appeler "l'écriture de l'intime".

Avec humour et détachement, Anne F. Garréta nous rend complices de ses désirs, bien qu'elle s'adresse à une lectrice et que je sois certain de ne pas en être une ! L'absence d'identification des femmes, réduites à l'initiale de leur prénom, nous le permet, dans un monde où le "jouir" est "religion universelle".

Dans cet écrit très écrit, à la langue agréablement classique et soutenue, accompagnée parfois de termes crus, mais justifiés par l’appétit des corps, l'exploration de la nébuleuse "Désir" s'effectue à travers une distanciation narrative, courante dans les écritures de soi, mais, ici, marquée par le tutoiement. Les récits surgissent d'une époque révolue ("tu t'es délibérée depuis certains temps déjà de ne plus vivre de la sujétion de désirs ordonnées") et cet éloignement est propice à un listing de la configuration du désir : désir et dissimulation, désir et reconnaissance, désir et dégoût, désir et interdit, désir et prince charmant, désir et ambiguïté physique…


Déconstruisant le genre autobiographique ("l'illusion d'un dévoilement de ce qu'ils imaginent être un sujet"), celle qui s'essaye à décrypter, à reconstituer les questionnements, les illusions, les atermoiements et les stratégies qui s'exercent mentalement quand Il surgit, nous offre sa figure, impalpable et surtout digressif, car, en fin de compte, on est toujours détourné : "la même où l'on croit le plus radicalement lui échapper dans l'éperdu du désir il insinue des lois, sa comédie, son empire. Nos désirs nous sont soufflés théâtralement et vulgairement : dictés et dérobés."


Pas un jour nous propose donc de suivre les méandres de ce qui nous fait agir —l'homme est un animal désirant — dans toute sa complexité et ses incertitudes.

Louis Pergaud : "De Goupil à Margot"


(vieille chronique)

Les huit récits de ce recueil sont marqués par une vision cruelle, violente et pessimiste du quotidien animal, lieu de lutte entre les animaux, entre l’animal et l’homme, comme le laissent entendre ces quelques titres : “la tragique aventure de Goupil”, “l’horrible délivrance”, ”la captivité de Margot”, “la conspiration du murger”, “le viol souterrain”... De Goupil à Margot, comprenez que c’est le même combat... Chaque récit est semblable à une petite nouvelle dont la chute, pourtant presque sans surprise, se rapproche véritablement du couperet du Dr Guillotin, puisqu’elle est, chaque fois, le point final d’une agonie. Chaque récit est donc la chronique d’une mort annoncée... Il y a bien une fin heureuse, me crie-t-on, dans “l’évasion de la mort”, mais cela tient du miracle : car Rana la grenouille ne survit que grâce à l’intervention fortuite d’une buse. Par accident...


Louis Pergaud, dans sa langue riche et descriptive, construit ses scènes rurales en mettant en évidence le point de vue - la conscience (le terme revient souvent) - de l’animal : naïveté, incompréhension, désarroi, terreur... Louis Pergaud “psychologise”, personnifie. Doit-on y voir une réflexion sur la condition humaine ? Si Louis Pergaud, dans la perception minutieuse qu’il a de son terroir, du petit peuple de la forêt et de la campagne, rejoint La Fontaine en ce qui concerne l’âme des animaux, son intention ne semble pas être, comme dans les Fables ou dans La ferme des animaux d’Orwell, de moraliser son public, mais peut-être bien, plutôt (certes, c’est aussi un message), de rapprocher les hommes des animaux. Pergaud a les mains pleines de terre.


lundi 20 juillet 2009

"L'air de la mer, peut-être. Le large, quoi !"



J’ai, depuis quelques temps, l’âme d’un aventurier... Bon, à vrai dire, j’ai un peu le mal de mer, et je n’étais pas très rassuré la dernière fois, en prenant l’avion pour ma belle Florence. C’est pour ça que je marche beaucoup, finalement. L’âme d’un aventurier, vous dis-je, pas le corps. Faut avoir le cœur bien accroché, sinon. Et l’estomac ! A part ces petits désagréments, je partirai bien à Madrid… Rien qu’à les dire, ces mots…

Bon, il faut bien faire des listes avant de partir en voyage !... Quelques livres, donc, puisque ce blog n’est pas un blog pour touristes...


- Les écrits de Nicolas Bouvier : Le Poisson-scorpion, L’Usage du monde

- Le Bonheur des petits poissons, de Simon Leys, sinophile averti et qui y revient toujours , dans ce recueil de chroniques sur des sujets bien variés : « Contre Sainte Beuve », « Connaître et méconnaître la Chine », « Vérité du romancier », Eloge de la paresse »…

- Les pirates, de Gilles Lapouge, qui s’essaye à différencier, à force d’anecdotes et de citations littéraires, ces révoltés (l’ange Misson, le diabolique Lewis…) et à tirer l’essence de la piraterie, est un livre intellectuellement passionnant.

- Histoire Générale des Plus Fameux Pyrates, de Daniel Defoe

- De l’esprit d’aventure, un entretien croisé entre Gérard Chaliand, Patrice Franceschi et Jean-Claude Guilbert

- L’esprit Nomade, de Kenneth White

- L’Ancre de Miséricorde, par Pierre Mac Orlan

- L’Inde (sans les Anglais), de Pierre Loti.

- la série des Pirates ! de Gidéon Defoe : hilarante…

- Les Mutins de la Liberté, de Daniel Vaxellaire

- L'Ile des perroquets, par Robert Margeri

- L’Ile au trésor, de Stevenson : le relire, bien sûr !

- Le Bordel des mers de Siân Rees

- Les Indes Galantes, de Roger Nimier

- Le Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Tournier : bah oui, je ne connais que la version pour les jeunes !


Je me rends compte que je ne risque pas de partir, si je dois tous les avoir lus. N’empêche qu’au moins ma liste est faite. De l’art de considérer son blog comme un pense-bête..


dimanche 19 juillet 2009

Simon Leys a écrit dans "Le Bonheur des petits poissons" :


Les mots sont innocents ; il n'y a nulle perversion dans le dictionnaire, elle est tout entière dans les esprits, et ce sont ceux-ci qu'il faudrait réformer.

lundi 13 juillet 2009

Bertrand de la Peine a écrit dans "Les Hémisphères de Magdebourg" :


"Une idée simple, une idée évidente : il irait lui-même là-bas."


"Mémoire courte" de Nicolas Rey


(vieille chronique)
Gabriel, trentenaire, travaillant à France 3, se marie avec Sophie. C’est le début d’une nouvelle vie. L’année 0. Mais le veut-il vraiment ? Et le peut-il aussi, englué dans ses conquêtes, l’alcool et la coke ? (Non, il n’y a pas d’intrus)

Au fond, Gabriel ne croit en rien, et sûrement pas à l’amour : “l’amour, c’est quand cela ne marche pas”. Incapable de se conduire en adulte responsable — donc en architecte de sa vie — il est mis au défi par Sophie de “choisir. Ou de renoncer”. De choisir et de renoncer... plutôt.

Gabriel, au prénom pourtant annonciateur d’une bonne nouvelle, est le héros de notre modernité bien médiocre. Et la misère ou sa mélancolie, qui n’en fait donc pas un « salaud », peut se tenir dans cette phrase, profondément désespérée et qui se borne à constater une réalité, absurde : “Quelquefois, le Valium n’arrive pas à la cheville du chagrin”.

"Mammifères" de Pierre Mérot


(vieille chronique)

Le lecteur suit les aventures professionnelles et « sentimentales » de l’Oncle, cet Autre qui nous ressemble, flirtant ainsi la plupart du temps avec le non-sens, c’est-à-dire le vide. Et le suicide. L’Oncle est un anti-héros, c’est net. Ce sont des anti-mémoires que nous lisons : « l’époque est médiocre » et « plus l’époque est médiocre, plus l’insatisfaction est immense »…

« Aimer est exceptionnel. Ne pas aimer est la règle »… Cette pensée, à peine pessimiste, est caractéristique de l’Oncle, personnage haut en couleur (c’est-à-dire noir, gris, « nuit », en tout cas : « sale »), dépressif et alcoolique (ce qui semble aller de pair), gravement perturbé par la personnalité de sa Mère, prototype du mammifère. L’humain est, en effet, réduit à son socle animal. « Mammifère », c’est le seul titre auquel il peut prétendre. Il est soumis au même principe que les insectes ou les éléphants, soumis au rapport de force : “vous qui croyez que l’amour gouverne une famille, détrompez-vous. Une famille est un système de domination”. L’Oncle se comparera au lion, avec toute la fausse gloire qui accompagne ce roi des animaux…

Le personnage picaresque qu’est l’Oncle permet d’éreinter, reconnaissons-le, la société, mais si l’on rit, c’est à dose plus qu’homéopathique, et jaune, voire noir, car l’entreprise de l’auteur est semble-t-il, ici, nihiliste.

"Le doux murmure du silence" : un polar moral de Paul Charles



Le doux murmure du silence est le huitième roman de Paul Charles, écrivain publié pour la première fois en France par les Editions Naïve. Cette lecture - et découverte - n'aurait pas été possible sans Ulike.net, pour qui ce livre a été chroniqué.

C’est pas mal, quand même, dit-il en s’étirant. Sans savoir si c’est la « solution » du polar, dont le principe est de reconstituer un puzzle, qui justifie son opinion ou si le fait d’avoir, enfin, terminé cette lecture lui a permis de reconsidérer son sentiment. Parfois la satisfaction d’un être tient à peu de choses... Le doux murmure du silence a un beau titre et un nombre de pages conséquent. Trois cent quatre vingt seize moins dix pour être exact, soit trois cent quatre vingt quinze - quand on est à la recherche de la vérité, on ne peut pas faire autrement que d’être précis. Et pour l’être totalement, j’ai eu deux - ou trois - moments de lassitude (mes aveux seront donc incomplets). Et pourtant, c’est un bon livre. C’est un juste un roman policier un peu différent de mes classiques, je trouve…

— De tes classiques ?
— C’est vrai, je n’en lis pas beaucoup. Mais j’en ai lu assez pour avoir une vague idée de ce que j’aurais pu lire.
— Mouais…

Londres. Camden Town (ceux qui ne connaissent pas Londres pourront trouver un plan de quelques quartiers en début d’ouvrage). Un homme meurt, brûlé vif dans le feu de joie de « La Nuit de Guy Fawkes », et votre lecture commence. Ça démarre plutôt fort. Parce que c’est plutôt horrible, à mon avis, et parce que la narration est plutôt froide. Non pas clinique, mais méticuleuse et très peu sentimentale. Disons-le tout de suite, c’est un livre qui ne m’a pas touché. Aucun pathos. Ce n’est parfois pas plus mal. Et c’est tant mieux, ici, car le style sans grand relief, presque banal, aurait pu donner lieu à du Guillaume Musso (je vous résume la lecture inachevée de cet auteur par ma grand-mère). Heureusement, il n’en est rien. Et puis je suis sévère. L’écriture est simple, mais pas simpliste. Le rythme est efficace, les surprises naissent des comparaisons et de l' humour discret, parfois moqueur, d’autres fois simplement souriant. Deux raisons de trouver ce livre agréable et honnête. Bon, évidemment, je préfère une écriture plus ourlée, incisive ou dense, mais j’écoute France Inter, donc la différence, ça me connaît. Ou on s’y fait. Quand il y a des compensations.

Un livre « honnête ». Oui, tant dans la narration que dans le sujet lui-même. Parce que je ne vous ai pas dit que c’était le commissaire David Peters la victime. Rassurez-vous, je ne vous ai rien dit, ça survient très tôt dans l’histoire : je vous rappelle qu’on essaye plutôt de trouver l’identité du meurtrier, en général. Pour trouver ce dernier, on va devoir dresser le portrait de ce commissaire de police, qui n’hésitait pas à donner un « petit coup de pouce aux poursuites » ou qui préférait les fins aux moyens, à l’heure où les forces de l'ordre auraient « d’ores et déjà perdu la bataille » contre le crime. Bon, on ne va pas taire que ce redresseur de torts n’hésite pas à se servir, au passage, et à profiter un peu de ses contacts avec les truands... Un ripou, donc, mais sans doute moins sympathique que Thierry Lhermitte ou Philippe Noiret. Rien à voir avec l’enquêteur attitré de Paul Charles, le bien nommé Christy Kennedy, doué d’une force morale considérable, qui, lui, « ne souscrivait pas à la théorie selon laquelle il n’est pas grave d’enfreindre les lois en pourchassant l’ennemi : cela revient à vous rendre pareil aux criminels. » Le bien, c’est le bien, et le mal, comme vous l’aurez compris, c’est le mal…

Dans ce roman dont la préoccupation n’est pas de camper un quartier, un milieu social, rien de très pittoresque ou de très réaliste. Les descriptions, joliment troussées, sont essentiellement physiques et vestimentaires, ce qui n’est peut-être pas anodin, tant l’apparence - et ses illusions - semble être un des thèmes du roman. Une mise en abyme du roman policier et des limites de la connaissance humaine, en somme. On peut le lire assez souvent : « une histoire a toujours deux versions. » Deux versions, deux vies. Le doux murmure du silence n'est donc pas un polar social ou noir. On s’intéressera aussi à l’alter ego de la victime, c’est-à-dire à l’enquêteur, l’excellent inspecteur principal Christy Kennedy, dont la vie amoureuse - et ses atermoiements - font l’objet de chapitres, apparemment à part, dans la conduite de l’enquête. Habiles contrepoints... En tout cas, ces chapitres nous construisent un enquêteur qui peut, aussi, être fragile, puisque sous le charme de la journaliste ann rea (oui, c’est en minuscule dans le texte), et nous le rendent plus humain.

Pas d’action dans ce roman, on suit les déplacements des enquêteurs, les interviews des suspects, on assiste à l’élimination progressive de ces derniers calmement, sans angoisse particulière. On observe, derrière la vitre. On écoute, on surprend des pensées. Des notes. On photographie. Etrange sensation que de ne pas être tenu en haleine, mais de prendre la sinuosité de cette recherche, d’aller de découvertes en révélations, pas fracassantes pour un sou (ou deux) mais qui suffisent à retourner chaque pièce du puzzle à l’endroit, avant de le reconstituer. C’est, d’ailleurs, la méthode de Christy Kennedy, et si l’on a bien eu des idées, de manière spontanée, on n’a pas eu la volonté de se brûler la cervelle, à force de se la creuser, ni l’idée de relier ces points afin dessiner le meurtrier. Juste le désir de se laisser porter jusqu’à ce doux murmure du silence. Il y a, peut-être, dans ce livre une petite musique que je n’ai pas su entendre tout le temps, mais que les dernières pages, quand tout se referme, auront réussi à me faire garder...

Les premières lignes du roman :


"Personne, parmi la foule réunie sur Primrose Hill pour la Nuit de Guy Fawkes, n’aurait su dire exactement qui poussait des cris aussi perçants.
Quelques témoins – ceux qui étaient le plus près du feu de joie – avouèrent que, une fois que ces cris avaient commencé à retentir, ils avaient mis les mains devant les yeux et avaient regardé le feu entre les doigts, au cas où celui qui poussait de tels cris aurait surgi d’entre les flammes. Mais ils savaient que ces hurlements insoutenables qui vous transperçaient les tympans sortaient du gigantesque bûcher.
Certains de ces témoins racontèrent que, sous l’effet de ces cris, le silence s’était propagé parmi la foule, en un cercle de plus en plus large, jusqu’à ce qu’on n’entende plus, hormis les hurlements, que le crépitement des flammes absorbant l’oxygène de l’air et détruisant tout sur son passage. D’aucuns ajoutèrent même qu’ils avaient cru entendre des liquides corporels bouillir et des cheveux griller."