Le blog "Les fourmis ailées" a été sélectionné par

dimanche 19 juillet 2009

Simon Leys a écrit dans "Le Bonheur des petits poissons" :


Les mots sont innocents ; il n'y a nulle perversion dans le dictionnaire, elle est tout entière dans les esprits, et ce sont ceux-ci qu'il faudrait réformer.

lundi 13 juillet 2009

Bertrand de la Peine a écrit dans "Les Hémisphères de Magdebourg" :


"Une idée simple, une idée évidente : il irait lui-même là-bas."


"Mémoire courte" de Nicolas Rey


(vieille chronique)
Gabriel, trentenaire, travaillant à France 3, se marie avec Sophie. C’est le début d’une nouvelle vie. L’année 0. Mais le veut-il vraiment ? Et le peut-il aussi, englué dans ses conquêtes, l’alcool et la coke ? (Non, il n’y a pas d’intrus)

Au fond, Gabriel ne croit en rien, et sûrement pas à l’amour : “l’amour, c’est quand cela ne marche pas”. Incapable de se conduire en adulte responsable — donc en architecte de sa vie — il est mis au défi par Sophie de “choisir. Ou de renoncer”. De choisir et de renoncer... plutôt.

Gabriel, au prénom pourtant annonciateur d’une bonne nouvelle, est le héros de notre modernité bien médiocre. Et la misère ou sa mélancolie, qui n’en fait donc pas un « salaud », peut se tenir dans cette phrase, profondément désespérée et qui se borne à constater une réalité, absurde : “Quelquefois, le Valium n’arrive pas à la cheville du chagrin”.

"Mammifères" de Pierre Mérot


(vieille chronique)

Le lecteur suit les aventures professionnelles et « sentimentales » de l’Oncle, cet Autre qui nous ressemble, flirtant ainsi la plupart du temps avec le non-sens, c’est-à-dire le vide. Et le suicide. L’Oncle est un anti-héros, c’est net. Ce sont des anti-mémoires que nous lisons : « l’époque est médiocre » et « plus l’époque est médiocre, plus l’insatisfaction est immense »…

« Aimer est exceptionnel. Ne pas aimer est la règle »… Cette pensée, à peine pessimiste, est caractéristique de l’Oncle, personnage haut en couleur (c’est-à-dire noir, gris, « nuit », en tout cas : « sale »), dépressif et alcoolique (ce qui semble aller de pair), gravement perturbé par la personnalité de sa Mère, prototype du mammifère. L’humain est, en effet, réduit à son socle animal. « Mammifère », c’est le seul titre auquel il peut prétendre. Il est soumis au même principe que les insectes ou les éléphants, soumis au rapport de force : “vous qui croyez que l’amour gouverne une famille, détrompez-vous. Une famille est un système de domination”. L’Oncle se comparera au lion, avec toute la fausse gloire qui accompagne ce roi des animaux…

Le personnage picaresque qu’est l’Oncle permet d’éreinter, reconnaissons-le, la société, mais si l’on rit, c’est à dose plus qu’homéopathique, et jaune, voire noir, car l’entreprise de l’auteur est semble-t-il, ici, nihiliste.

"Le doux murmure du silence" : un polar moral de Paul Charles



Le doux murmure du silence est le huitième roman de Paul Charles, écrivain publié pour la première fois en France par les Editions Naïve. Cette lecture - et découverte - n'aurait pas été possible sans Ulike.net, pour qui ce livre a été chroniqué.

C’est pas mal, quand même, dit-il en s’étirant. Sans savoir si c’est la « solution » du polar, dont le principe est de reconstituer un puzzle, qui justifie son opinion ou si le fait d’avoir, enfin, terminé cette lecture lui a permis de reconsidérer son sentiment. Parfois la satisfaction d’un être tient à peu de choses... Le doux murmure du silence a un beau titre et un nombre de pages conséquent. Trois cent quatre vingt seize moins dix pour être exact, soit trois cent quatre vingt quinze - quand on est à la recherche de la vérité, on ne peut pas faire autrement que d’être précis. Et pour l’être totalement, j’ai eu deux - ou trois - moments de lassitude (mes aveux seront donc incomplets). Et pourtant, c’est un bon livre. C’est un juste un roman policier un peu différent de mes classiques, je trouve…

— De tes classiques ?
— C’est vrai, je n’en lis pas beaucoup. Mais j’en ai lu assez pour avoir une vague idée de ce que j’aurais pu lire.
— Mouais…

Londres. Camden Town (ceux qui ne connaissent pas Londres pourront trouver un plan de quelques quartiers en début d’ouvrage). Un homme meurt, brûlé vif dans le feu de joie de « La Nuit de Guy Fawkes », et votre lecture commence. Ça démarre plutôt fort. Parce que c’est plutôt horrible, à mon avis, et parce que la narration est plutôt froide. Non pas clinique, mais méticuleuse et très peu sentimentale. Disons-le tout de suite, c’est un livre qui ne m’a pas touché. Aucun pathos. Ce n’est parfois pas plus mal. Et c’est tant mieux, ici, car le style sans grand relief, presque banal, aurait pu donner lieu à du Guillaume Musso (je vous résume la lecture inachevée de cet auteur par ma grand-mère). Heureusement, il n’en est rien. Et puis je suis sévère. L’écriture est simple, mais pas simpliste. Le rythme est efficace, les surprises naissent des comparaisons et de l' humour discret, parfois moqueur, d’autres fois simplement souriant. Deux raisons de trouver ce livre agréable et honnête. Bon, évidemment, je préfère une écriture plus ourlée, incisive ou dense, mais j’écoute France Inter, donc la différence, ça me connaît. Ou on s’y fait. Quand il y a des compensations.

Un livre « honnête ». Oui, tant dans la narration que dans le sujet lui-même. Parce que je ne vous ai pas dit que c’était le commissaire David Peters la victime. Rassurez-vous, je ne vous ai rien dit, ça survient très tôt dans l’histoire : je vous rappelle qu’on essaye plutôt de trouver l’identité du meurtrier, en général. Pour trouver ce dernier, on va devoir dresser le portrait de ce commissaire de police, qui n’hésitait pas à donner un « petit coup de pouce aux poursuites » ou qui préférait les fins aux moyens, à l’heure où les forces de l'ordre auraient « d’ores et déjà perdu la bataille » contre le crime. Bon, on ne va pas taire que ce redresseur de torts n’hésite pas à se servir, au passage, et à profiter un peu de ses contacts avec les truands... Un ripou, donc, mais sans doute moins sympathique que Thierry Lhermitte ou Philippe Noiret. Rien à voir avec l’enquêteur attitré de Paul Charles, le bien nommé Christy Kennedy, doué d’une force morale considérable, qui, lui, « ne souscrivait pas à la théorie selon laquelle il n’est pas grave d’enfreindre les lois en pourchassant l’ennemi : cela revient à vous rendre pareil aux criminels. » Le bien, c’est le bien, et le mal, comme vous l’aurez compris, c’est le mal…

Dans ce roman dont la préoccupation n’est pas de camper un quartier, un milieu social, rien de très pittoresque ou de très réaliste. Les descriptions, joliment troussées, sont essentiellement physiques et vestimentaires, ce qui n’est peut-être pas anodin, tant l’apparence - et ses illusions - semble être un des thèmes du roman. Une mise en abyme du roman policier et des limites de la connaissance humaine, en somme. On peut le lire assez souvent : « une histoire a toujours deux versions. » Deux versions, deux vies. Le doux murmure du silence n'est donc pas un polar social ou noir. On s’intéressera aussi à l’alter ego de la victime, c’est-à-dire à l’enquêteur, l’excellent inspecteur principal Christy Kennedy, dont la vie amoureuse - et ses atermoiements - font l’objet de chapitres, apparemment à part, dans la conduite de l’enquête. Habiles contrepoints... En tout cas, ces chapitres nous construisent un enquêteur qui peut, aussi, être fragile, puisque sous le charme de la journaliste ann rea (oui, c’est en minuscule dans le texte), et nous le rendent plus humain.

Pas d’action dans ce roman, on suit les déplacements des enquêteurs, les interviews des suspects, on assiste à l’élimination progressive de ces derniers calmement, sans angoisse particulière. On observe, derrière la vitre. On écoute, on surprend des pensées. Des notes. On photographie. Etrange sensation que de ne pas être tenu en haleine, mais de prendre la sinuosité de cette recherche, d’aller de découvertes en révélations, pas fracassantes pour un sou (ou deux) mais qui suffisent à retourner chaque pièce du puzzle à l’endroit, avant de le reconstituer. C’est, d’ailleurs, la méthode de Christy Kennedy, et si l’on a bien eu des idées, de manière spontanée, on n’a pas eu la volonté de se brûler la cervelle, à force de se la creuser, ni l’idée de relier ces points afin dessiner le meurtrier. Juste le désir de se laisser porter jusqu’à ce doux murmure du silence. Il y a, peut-être, dans ce livre une petite musique que je n’ai pas su entendre tout le temps, mais que les dernières pages, quand tout se referme, auront réussi à me faire garder...

Les premières lignes du roman :


"Personne, parmi la foule réunie sur Primrose Hill pour la Nuit de Guy Fawkes, n’aurait su dire exactement qui poussait des cris aussi perçants.
Quelques témoins – ceux qui étaient le plus près du feu de joie – avouèrent que, une fois que ces cris avaient commencé à retentir, ils avaient mis les mains devant les yeux et avaient regardé le feu entre les doigts, au cas où celui qui poussait de tels cris aurait surgi d’entre les flammes. Mais ils savaient que ces hurlements insoutenables qui vous transperçaient les tympans sortaient du gigantesque bûcher.
Certains de ces témoins racontèrent que, sous l’effet de ces cris, le silence s’était propagé parmi la foule, en un cercle de plus en plus large, jusqu’à ce qu’on n’entende plus, hormis les hurlements, que le crépitement des flammes absorbant l’oxygène de l’air et détruisant tout sur son passage. D’aucuns ajoutèrent même qu’ils avaient cru entendre des liquides corporels bouillir et des cheveux griller."


jeudi 25 juin 2009

Migration du blog


Dorénavant, le blog pourra être suivi sur "Fluctuat".


Les vacances sont là : le rythme des "chroniscules" de livre, voire de la publication de citations ou de textes personnels, sera (plus) soutenu...
C'est ce qu'on dit.

Bergerie (4)


— Merci pour tout.
— Pour tout ? Mais ce n'est, pourtant, qu'une partie de nos vies !

mardi 9 juin 2009

Vincent Delecroix : "La chaussure sur le toit"




"La porte s’est ouverte avec une facilité déconcertante. Ça a été mon premier motif de satisfaction, le premier depuis bientôt trois mois, en fait — pas seulement parce que la porte était ouverte, mais aussi parce que j’avais réussi à l’ouvrir si facilement. Je me suis dit intérieurement : pour quelqu’un dont ce n’est pas la profession, tu te débrouilles plutôt bien. Parce ce que ce n’était pas évidemment ma profession (du moins pas encore), de m’introduire de nuit et illégalement chez les gens, de forcer des portes (en vérité, il ne me semblait même pas l’avoir véritablement forcée, tant elle s’était ouverte aisément). Je me suis dit : tu as une réelle aptitude à apprendre (et à apprendre des choses difficiles), dans un contexte pédagogique quasiment nul — parce que personne ne m’avait jamais enseigné à forcer les portes, je l’avais appris tout simplement en regardant des films à la télévision."
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« Ce n’est pas seulement elle, ai-je fini par dire au vieux monsieur, c’est le monde que j’ai perdu. » Je pourrais m’arrêter là, car, en guise d’explication, rien ne vaut la littérature elle-même, et c’est ainsi qu’il faut comprendre l’épigraphe du recueil Une vie ordinaire de Georges Perros : « La préface est à l’intérieur ». Le seul problème, c’est que cette première citation est issue du roman Ce qui est perdu et non de La chaussure sur le toit. Comme je dois donner mon point de vue sur La chaussure sur le toit, c’est un peu embêtant et je vais devoir biffer ce début... Encore qu’en réfléchissant un peu, entre un personnage qui se fait jeter par son amie et une chaussure qui se trouve sur un toit, on a sans doute plus de ressemblances que de différences. « Être à la porte » semble en effet être une marque de fabrique de Vincent Delecroix, depuis son premier roman, justement intitulé A la porte. Et puis, de toute manière, le pronom personnel, « elle », peut tout aussi bien représenter la chaussure qu’une femme, et comment vivre dans le monde avec une seule chaussure ? Comment ne pas claudiquer quand on n’a pas deux chaussures à ses pieds ?

Une chaussure et dix narrateurs. Oui, dix narrateurs. Dix explications du mystère, de ce qui constitue, à première vue, un micro événement et qui génère, ainsi qu’une boule de neige, un récit. Dix histoires en fin de compte. Surtout si l’on comprend que ce n’est parfois pas la même chaussure qui se retrouve sur le toit et qu’il y a donc autant de chaussures que de narrateurs. L’enjeu n’est donc pas tant de connaître les circonstances de cette apparition mais bel et bien d’interroger l’abandon, de mettre en évidence cet isolement. La solitude, dans ce roman, est présente ne serait-ce qu’à travers ces dix points de vue, ces dix histoires, qui nient de manière solipsiste tout autre explication que celle qu’elles avancent. Cette irréductibilité se poursuit également dans le langage des narrateurs, à l’idiome très différencié : ainsi la jeune fille noire est plus lyrique, le chien plus mélancolique, la vieille femme plus alerte, le cambrioleur plus innocent… La réalité, en somme, c’est la pluralité des mondes. Et l’on retrouve ici cette idée d’espace, de lieu d’où parle un narrateur, un locataire de l’immeuble. Dans ces différentes explications, si la chaussure qu’on s’attend à voir balancer sur le toit constitue la chute des nouvelles, passe également une constellation de solitudes. L’enfant et l’adulte, l’ex-petit ami qui joue au cambrioleur, la jeune fille amoureuse et l’immigré (sans papiers) envolé, le chien et son maître d’écrivain, la vieille dame de quatre-vingts ans qui accueille un jeune homosexuel, chez elle, sous l’œil désaprobateur de son drôle de neveu, ou encore un candidat au suicide… Solitudes accentuées, parfois, par la présence dans chacune des narrations des autres narrateurs, mais sans que cette occurrence soit réellement importante ou développée, et proclamant un peu plus le cloisonnement. Terminons par la chaussure elle-même, celle qui a perdu son double et qui, implacablement, pose la question dérangeante de sa solitude, de son unicité. Trouver son identité, c’est avouer que les murs s’éloignent et ne toucher que le vide, en quelque sorte.

Le caractère fuyant d’un éventuel lien entre les hommes est remarquablement traduit par les glissements, les surprises, les chutes narratives. Ainsi, au début des chapitres, on ne sait pas forcément qui parle ou de qui l’on parle. Progressivement, on élabore des hypothèses, parfois confirmées, d’autres fois infirmées et nous renvoyant à nos chères études : on croit que le cambrioleur est un peu naïf puis finalement on sait que c’est l’ex de la maîtresse de maison ; on pense que les deux hommes sur le toit sont des cambrioleurs puis finalement on apprend qu’ils viennent chercher le fusil à pompe de leur camarade, abandonné sur le toit, avant un braquage de banque… Parfois la surprise est plus tragique, comme dans « Le Syndrome Conte de fées » ou « Explication de ma disparition ». On est même dans l’ironie tragique. Rien d’étonnant à cela : il s’agit de traquer la vérité et de déjouer les illusions, d’enlever pelure après pelure le manteau de l’oignon…

De Dieu, en somme. Et je ne dis pas ça en pensant à la secte des Adorateurs de l’oignon, fondée par frère Thomas en 1952. Cette chaussure permet bien à Vincent Delecroix de nous parler de Dieu. Évidemment, dit comme ça, cela paraît trivial, mais ce prosaïsme est peut-être l’ambition de ce roman. On ne peut nier que la question divine n’est pas agitée dans ce roman. Le premier chapitre nous parle d’un ange et le dernier s’intitule « le saut de l’ange ». La boucle serait bouclée et l’on sait que le cercle est le symbole de l’Infini. Mais allons plus loin, Vincent Delecroix a, ne l’oublions pas, écrit un livre qui s’intitule Les preuves de l’existence de Dieu, recueil de textes où « chacune des voix cherche malgré tout, malgré leurs perpétuelles dénégations, l’existence de ce qui nous sauverait de cette solitude irréparable ». Dans le roman qui nous intéresse, ce n’est pas Dieu qu’on semble vouloir approcher mais l’origine de cette chaussure sur notre toit, au-dessus des hommes. Beau trompe l’œil. Le dernier des chapitres, qui suivent dans ce dédale narratif un fil métaphysique, nous donnerait une piste sérieuse pour les associer, puisque le futur suicidé multiplie les références christiques : « il faut bien qu’un individu soit sacrifié par génération » ; « quelle est la Bonne Nouvelle ? » ; « que faut-il donc être pour porter ce poids ? Car rien n’est plus lourd que celui de l’absence. Et pourquoi moi ? Pourquoi est-ce moi qui ai à assumer la solitude du monde entier ? » … Trouver l’origine de cette chaussure, c’est donc trouver un sens à notre condition. Si le Roquentin de Sartre avait son galet, Vincent Delecroix choisit, lui, une chaussure pour sa modélisation métaphysique…

Soyons bien attentifs. Dans le chapitre « Explication de ma disparition » un présentateur de télévision connaît une crise existentielle en entendant une voix impérieuse et dit ceci : « la question de savoir qui avait parlé était peut-être futile. Essentielle, en revanche, était celle de savoir à quoi j’aspirais ». Exit alors cette idée d’origine ; seul compte ce qui va advenir, non parce qu’elle serait inaccessible, mais parce que l’essence suit l’existence… Montaigne est d’ailleurs le philosophe fondateur du présentateur : « Montaigne a été le premier homme à me parler – et il reste d’ailleurs le seul homme avec qui je parle. » Dans le chapitre « L’élément esthétique », le peintre renonce aussi à toute explication de la chaussure en parlant de « présent absolu » et d’un « événement dans le non-événement de cette présence ». L’explication se dilue dans la contemplation de la chaussure, cerné par le cadre de fenêtre. Contempler cette chaussure ne serait que dénoncer l’imposture qu’est Dieu et mettrait à mal les outre mondes, dont nous parle tant le philosophe Clément Rosset, depuis La Philosophe tragique et Le réel et son Double : essai sur l’illusion, et dont j’aime à penser que Vincent Delecroix se fait l’écho avec ce « songe qui faisait un songe de ma vie réelle ».

C’est sans doute pour cela qu’il n’y a qu’une chaussure sur le toit, et non pas deux, et c’est sans doute pour cela que le candidat au suicide décide de ne pas se jeter du toit et préfère laisser une de ses deux chaussures, dénonçant par cette parodie ridicule la comédie métaphysique, définitivement percée et dépassée. Il comprend alors que ce que demande le peuple ce sont des jeux. De la fiction. Des fables :

« J’ai dénoué ma chaussure et je l’ai posée sur le rebord de la gouttière pour que la trace reste, pour que le signe soit là, pour qu’ils sachent, tous, que quelqu’un, cette nuit, avait veillé sur eux et qu’il en était ainsi tous les jours, pour que, en se réveillant le matin et en la découvrant, ils puissent inventer toutes les histoires qu’ils voudraient afin de se divertir de leur solitude, afin de se convaincre - au moins pour un temps -, par les histoires qu’ils auraient inventées, qu’ils n’étaient pas si seuls, afin qu’au moins, dans ces histoires, ils puissent en parler. »

Et Vincent Delecroix nous en a offert des histoires, des « bonnes nouvelles », en Shéhérazade qui lutte contre la mort ! « Il faudrait écrire les récits possibles qui pourraient expliquer sa présence sur le toit et aussi les effets que sa présence produit. C’est ça saturer l’explication. » Mission réussie pour « montrer ce qui n’est pas, ce vide de sens ». Cette saturation est manifeste avec ces clins d’oeil aux autres chapitres, à d’autres personnages, avec ces mises en abîme, les emboîtements narratifs. Cette tendance spéculaire se prolonge par les nombreuses références culturelles (en dehors de celles qui, nombreuses, proviennent de la philosophie). Le chapitre « L’élément tragique » utilise, par exemple, la mythologie grecque : trois amoureuses pour les trois déesses qui se querellent au sujet d’une pomme d’or, des personnages s’appelant Ulysse, Philoctète ou Néoptolème, fils d’Achille, des allusions à la guerre de Troie. Celui du « Le Syndrome Conte de fées » se place dans l’univers merveilleux de Cendrillon, créature que la mélancolie de Vincent s’efforcera de retrouver en faisant essayer, dorénavant, l’escarpin doré à toutes ses conquêtes. Cette saturation du déjà lu se retrouve aussi dans l’élément comique, cet humour, discret mais bien palpable, qui donne encore un peu plus de profondeur, de consistance au roman, comme « Sous l’impulsion de Montaigne, j’ai aussi repeint le plafond de mon appartement. » ou « Mon neveu est passé du côté de la loi, depuis qu’il a une voiture de crédit ». Cette amplitude achève de rendre grâce au langage et à son filtre artistique - jusqu’à la dernière ligne : pirouette qui lie juxtaposition narrative et linéarité philosophique à cette idée qu’est l’évanouissement du sens. Ou suspension du sens.

Rien d’austère dans ce roman La chaussure sur le toit, rien de déprimant non plus. Seulement quelque chose de réfléchi et de plaisant. « Nous avons l’art, pour ne pas périr de la vérité » nous écrit Nietzsche. Et Vincent Delecroix a remarquablement réussi son ouvrage. Histoires d’hommes et de femmes, réflexion sur la condition humaine, humour et culture (l’auteur raconte également avec humour la vie des philosophes dans la revue Décapage), l’ensemble réussit à nous divertir de la solitude. Et en la nommant, il contribue aussi à créer une sorte de « communauté » de lecteurs qui regardent et s’approprient le Livre, posé sur une table basse ou rangé sur une étagère, comme un remède à notre monde, « simple » et unique pour reprendre Clément Rosset, mais dont la solitude est épuisante. Raconter des histoires relève donc, à proprement parler, du « Secourisme » (titre d’un chapitre du roman). Dormez en paix, braves gens : la Littérature veille sur vous.

Et puis, maintenant, je me dis que la chaussure, c’est aussi Vincent Delecroix. Et que c’est aussi nous. Chacun d’entre nous. Et plus j’y songe, plus je me dis que Vincent Delecroix est fort, très très fort. Oui, c’est vraiment idiot une chaussure sur un toit. Très singulier !


mercredi 3 juin 2009

Georges Bernanos a dit dans "La France contre les robots" :


     "Un monde gagné par la technique est perdu pour la liberté."
 

Vincent Delecroix : à l'ombre de Sören Kierkegaard


présentation de Vincent Delecroix, publiée en partie sur le BUZZ... littéraire

Il y a des choses qui ne s’expliquent pas ou des choses qui, expliquées, deviennent ridicules. Laissons ce ridicule de côté et disons simplement que j’ai découvert Vincent Delecroix grâce à ma curiosité pour Sören Kierkegaard, philosophe danois du XIX ème siècle. Ce qui est sans doute la chose la plus intéressante à écrire quand il s’agit de parler de Vincent Delecroix. La plus singulière, certes, mais la plus banale aussi : là-dessus, il n’y a plus de mystère ou de surprise, comme on le lira bientôt. 

Publiant avec vigueur depuis 2003 et son Retour à Bruxelles, Vincent Delecroix ne cesse en effet d’écrire dans le compagnonnage de Sören Kierkegaard, mais moins dans son ombre, cependant, que dans l’imitation d’une philosophie qui existe plus efficacement dans un style littéraire et dont il nous parle, d’ailleurs, avec clarté, dans Singulière philosophie : essai sur Kierkegaard. Dans cet exercice, Vincent Delecroix, en commentant la démarche de Sören Kierkegaard, nous éclaire sur sa propre démarche littéraire. Leurs thèmes sont sans doute proches : l’amour, Dieu, mais surtout l’irréductible solitude, cette solitude d’autant plus éprouvée qu’on prend conscience de notre  existence qui se forme, devient singulière (ou « idiote », au sens grec du terme : qui est particulière)… Que cela soit dans ses monologues de La preuve de l’existence de Dieu (2004), dans ses romans A la porte (2004) - remarquablement mis en scène par Marcel Bluwal, dans une pièce jouée par Michel Aumont, en 2008, et qui est depuis en tournée en province -, ou Ce qui est perdu (2006). Et évidemment dans La chaussure sur le toit, publié en 2007 et réédité en poche, récemment, ce qui est tout à la fois une bonne nouvelle et gage d’un bon accueil critique. Réédition qui redouble la présence de Vincent Delecroix sur la scène littéraire, en ce moment, puisqu’il a publié l’essai Tombeau pour Achille, en octobre 2008. J’ai fait le tour – ou presque.

Vincent Delecroix enseigne la philosophie de la religion, rédige des essais et écrit des ouvrages littéraires, ce qui revient un peu au même : je pense à Montaigne. Or, connaissant la « profession » de Vincent Delecroix, fallait-il que je m’attende, en le lisant, retrouver la force philosophique de Voltaire, Sartre ou Camus ? C’est ce que ma naïveté demandait au mot si prometteur de « philosophe ». Pauvre de moi... Une fois passée cette frustration, il m’est apparu que Vincent Delecroix prend tout à la fois Sören Kierkegaard comme un des principes narratifs de ses récits, comme le philosophe qu’il essaye de rendre accessible à la foule et comme modèle qu’il imite non seulement dans la forme littéraire des « voix », par exemple, mais aussi dans cette propension à exister davantage, à creuser sa différence, avec la littérature. Ce qui n’a rien à voir avec les systèmes littéraires de Voltaire ou de Sartre, plus définitifs que fuyants… Tout est là. Montaigne vous dis-je.

Son dernier roman, La chaussure sur le toit, diffère du précédent, Ce qui est perdu, parce que le travail a porté non « autour de multiples emboîtements, d’une imbrication de voix, de temporalités », mais « sur la topographie, en architecturant le récit comme un espace ». Grâce à ce travail, Vincent Delecroix a été en lice pour le Goncourt des lycéens 2007 et a reçu le prix Valéry Larbaud attribué à un auteur, à un roman, qu’aurait apprécié Valérie Larbaud. Ce prix, plus que le Goncourt par exemple, serait d’ailleurs une bonne piste que je ne prendrais cependant pas, maintenant, pour établir ou tenter des correspondances, trouver des échos ou une famille littéraire à Vincent Delecroix... Encore que je n’y crois guère. Ça serait plus un leurre qu’autre chose : pour un écrivain en général, pour Vincent Delecroix en particulier — en raison de cet irréductible éloignement que son œuvre propose. Car lui, au moins, il fait œuvre. J’en suis de plus en plus convaincu.