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samedi 3 juillet 2010

Jacques de Lacretelle a écrit dans "Silbermann" :


Car j'avais compris, en reconnaissant la fragile matière de ce pur visage, qu'il n'est point d'âme, toute vertueuse et toute tendue à la sainteté qu'elle est, qui puisse s'élever hors de l'imperfection humaine. J'avais compris que l'application d'une haute morale est impossible à aucun d'entre nous. Et je pensais tristement qu'il me fallait renoncer aux belles missions que j'avais rêvé d'accomplir.

Netherland : Joseph O'Neill



Chronique du 16 mars 2010
(écrite pour BUZZ... littéraire)

Le « 9/11 novel » est devenu un genre à part entière ces dernières années avec une myriade de romans qui tentent de traduire le choc et la symbolique de cet évènement chaotique. Considéré comme l'une des meilleurs, Netherland, roman publié à la rentrée littéraire de 2009, auréolé de la recommandation enthousiaste d’Obama, offre un regard original sur ce drame humain. il s’agit de la première traduction française de Joseph O’Neill, déjà auteur de deux romans. A travers le prisme du jeu de cricket et de la séparation d’un couple, il révèle une réflexion sur la reconstruction, l’immigration, les clivages sociaux et raciaux, les valeurs et idéaux susceptibles de fédérer les hommes mais aussi l’ambivalence de tout où bien et mal sont toujours étroitement imbriqués. Et livre au passage un portrait in vivo d’un New-York et d’un Londres aussi effervescent, multiculturel que désemparé…

« Je me surprends à chercher de l’aide dans un guide. »

Il faudra s’y habituer. Le 11 septembre 2001 est pour l’humanité une date clef. Pour ceux qui n’ont pas vécu ce jour, ne serait-ce qu’à travers des images télévisées, elle prendra plus rapidement valeur de mythe, un peu comme la Première Guerre Mondiale. Pour les autres, elle a le même goût que la découverte des camps d’extermination nazie. Pas une année 1, comme lors de la chute du mur de Berlin, année de la renaissance, de l’exaltation. Mais une année zéro, plus propice à reconsidérer la vie qu’à en jouir. A s’examiner, se donner peut-être des torts. En tout cas, la conscience forte que rien ne sera plus comme avant, l’horreur chevillée au corps.

Les écrivains qui ont osé écrire sur cet événement l’ont romancé diversement. Entre l’insertion de cet événement dans une étude plus large (
Un brillant avenir, Catherine Cusset) et le déroulé de l’effondrement des tours (L’homme qui tombe, Don DeLillo ; Windows on the World, Beigbeder), le moment peut être vu comme le révélateur de failles intimes que le Monde entier a brusquement rendues visibles. Il en va ainsi des romans de Claire Messud (Les enfants de l’empereur) ou de Jay McInerney (La belle vie). Il en va aussi du roman Netherland de Joseph O’Neill… Netherland est le troisième ouvrage de cet écrivain irlandais vivant aux Etats-Unis, né en 1964 et récompensé par le PEN/Faulkner Award en 2009. Ce livre fut, d’ailleurs, jugé « excellent » par le président américain, Barack Obama, cette même année. Le roman, s’il est en effet excellent, ne l’est pourtant pas pour les mêmes raisons que L’homme qui tombe.

Tout d’abord on ne parle que très peu de ce jour apocalypse. Les allusions sont brèves et volontiers floutées :
« verticalité fantastique des silhouettes de l’île, qui étaient – inutiles d’en dire plus – absolument fantastiques ». Ce laconisme va de pair avec la volonté de reconstruire par-delà les décombres et sur le bruit infernal des sirènes. On comprend bien, dès le début, qu’il n’est plus temps de ressasser ces heures infernales. L’essentiel n’est pas de dire le 11 septembre, mais de montrer ce qui se passe ensuite, de montrer comment vivre « avec » le 11 septembre.

Une métaphore : reconstruire son couple, reconstruire New-York

Reconstruire son couple semble, à vrai dire, l’intrigue essentielle de ce roman. Hans et Rachel Van den Broek rencontrent en effet des difficultés et l’éloignement insidieux se fait jour au lendemain du 11 septembre : « Nous avions perdu la capacité de nous parler. L’attaque contre New York avait ôté tout doute à ce sujet. Elle ne s’était jamais sentie aussi seule, aussi mal, aussi loin de chez elle, que durant ses dernières semaines… » Le sentiment d’abandon qu’Hans ne cherche pas à masquer est dû à son« fatalisme débilitant » . En effet, si Hans est un excellent analyste des cotations d’actions gazières et pétrolières, il est nul pour le reste. Son sens de l’observation n’a pas de prise sur le réel. Au moins, il s’en est rendu compte, et cette amertume souriante délivre quelques formules assez drôles, comme « toutes les vies, je me souviens avoir pensé, finissent par se retrouver dans la rubrique « Conseils » des magazines féminins ». Hans reste à New York et Rachel, accompagnée de leur fils Jake, vivra de l’autre côté de l’Atlantique, loin de la belliqueuse Amérique, qui décide de faire la guerre à tout va. En premier lieu, en Afghanistan. Puis contre l’Irak.

Reconstruire son couple, c’est aussi reconstruire son être pour Hans. Orphelin de père suite à un accident, il a perdu, peu de temps avant l’attentat, sa mère, celle qui le regardait lorsqu’il jouait au cricket, celle qu’il considérait comme un fantôme à la fin de sa vie. Il n’a jamais collé à ses souvenirs d’enfance, il serait peut-être temps d’adhérer à soi.
Et puis : reconstruire son être, c’est avoir aussi soif des autres, trouver de l’espoir dans le monde du XXIe siècle… En fait, si l’on réfléchit bien, c’est cette dernière construction qui est première. Vitale.

Le cricket comme symbole de justice et de fraternité entre les hommes

Le dépassement de la mélancolie et des tristesses sera permis avec les retrouvailles de Hans et du cricket, puis avec la rencontre de Chuck Ramkissoon. Un caribéen libre dont la complexité et l’ambivalence apparaissent peu à peu. Homme à projets, homme à maîtresses, cadavre que l’on retrouve dans le Gowanus Canal de New York, il fascine Hans dès les premiers instants. Ce jour-là, Hans jouait au cricket et Chuck était l’arbitre quand un supporter devint violent. Chuck s’en sortit grandi et délivra un discours sur le fair-play du cricket. On tient notre homme aux grandes formules : « Pour moi, les complications sont une occasion. Plus quelque chose est compliquée, plus les concurrents potentiels sont découragés. ». Figure du pionner et du self made man, le grand projet de Chuck est de créer une arène, un grand complexe à dimension internationale pour le cricket.

Le cricket est, dans ce roman, le ressort de l’harmonie entre les hommes, et Hans pense alors comme Chuck que les hommes en blanc évoluant sur un terrain de cricket sont des hommes imaginant un monde de justice. Ainsi Chuck relate l’œuvre civilisatrice du cricket dans les îles Trobriand. Sa dimension morale. Et rêve de la paix entre le Pakistan et l’Inde, scellée par un match. Il nous apprend que le jeu du cricket est le premier jeu des Américains, importé grâce aux Hollandais, et que le mot « yankee » vient du nom hollandais Jan. Il s’agirait donc de revenir aux commencements de l’épopée américaine, terre de migrants, pays du « nulle part » . De revenir aux fondements de l’Amérique, aux fondamentaux : liberté, fougue, foi.

Les appartenances géographiques diversifiées jouent aussi un rôle important dans ce roman. C’est une autre de ses particularités. Les personnages principaux ne sont pas natifs des Etats-Unis : Rachel est anglaise, Hans est néerlandais, Chuck Ramkissoon est caribéen. La narration nous entraîne à New York, à Londres, à La Haye, à Trinidad… Cet éclatement cosmopolite n’étonne pas dans ce roman où le cricket est le jeu des « déracinements impossibles à situer dans les espaces géographiques ou historiques ».

La nécessité du rapprochement est alors manifeste. Google Earth est utilisé par Hans afin de se rapprocher de sa femme, de son fils, par-delà l’Océan Atlantique.
« La fenêtre mansardée de mon fils était visible, ainsi que la piscine en plastique bleu gonflable et la BMW rouge ; mais il n’y avait aucun moyen d’en voir plus, ni de voir plus en avant. J’étais coincé. » Cette tentative n’est que le prolongement de la réflexion sur le cricket, puisque l’équipe de Hans est composé d’hommes originaires de Trinidad, de Guyane, de Jamaïque, d’Inde, du Pakistan et du Skri Lanka, soit trois hindouistes, trois chrétiens, un sikh, quatre musulmans…

Hans fréquente
le New York des nouveaux migrants, partage des bières, les plats au curry, veille sur Shiv, quitté par sa femme. Confronté aux autres, il comprend ce qu’est la communication, le fonctionnement d’un couple. Il se rappelle, lui qui n'avait aucune nostalgie de l'enfance, des souvenirs, avec sa mère la plupart du temps, avec Rachel aussi. Souvenirs de la Haye qui donnent lieu à de très beaux passages. Tout cela forme un réseau (les souvenirs forment une chaîne entre les personnesparce qu’ils naissent d’associations à partir d’un objet, par exemple) et permet à Hans de trouver une autre adhésion au monde, loin peut-être de son autisme d’analyste boursier, simplement esquissé, encore une fois, mais bien palpable !

La première décennie du XXI ème siècle vit en effet l’attentat du 11 septembre et la naissance de la crise bancaire sur le sol américain. L’Espérance, à défaut de solution, naît de cette communauté des peuples que donne à voir le cricket, cette cohérence des échanges, cette attention à l’autre.
C’est le seul orgueil de la Tour de Babel, celui d’une humanité retrouvée sur les ruines des deux tours manquantes. La grandeur des Etats-Unis, la vertu de New York, s’appelle rédemption, comme en témoigne l’allusion de Monica Legwinski. Ce n’est pas une blague. En y restant, en modifiant, sans se perdre, son coup de batte au cricket, Hans se « naturalise », se retrouve et se relance.

Netherland. Roman apaisé sur le 11 septembre, où l’horreur devient inquiétude maîtrisable. Netherland, hymne au cricket et affirmation du mythe américain, du mythe du pays imaginaire, de la fièvre de l’or et d’une liberté extraordinaire. Pays où tout est à nouveau possible. C’est un livre fort, parce qu’il est intelligent. Ce n’est pas un livre émouvant, juste un livre qui sort des sentiers battus et qui reconstruit, réellement, des vies sur les décombres du 11 septembre. Peut-être qu’en cela, Barack Obama, qui incarne déjà l’icône du changement aux Etats-Unis, peut juger excellent ce livre, lui qui inaugure, paraît-il, une nouvelle ère dans la politique américaine. Voir ou essayer de (se) voir, afin d’être moins pris au dépourvu.

jeudi 25 février 2010

D'un livre à l'autre...


Après La promesse de l’aube de Romain Gary :

lire Le Livre de ma mère d’Albert Cohen.

Après Le bateau brume de Philippe Le Guillou :

lire Les météores de Michel Tournier.

Après Et la fureur ne s’est pas tue d’Aharon Appelfeld :

lire La contrevie de Philip Roth.

Après L’identité de Milan Kundera :

lire L’évasion d’Adam Thirlwell.

Après Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne :

lire Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo.

Après…


"La promesse de l’aube" ou Tombeau pour une mère : Romain Gary


Cette autobiographie de Romain Gary est tout à la fois drôle et émouvante. Sa mère, éminemment théâtrale, et la lucidité implacable sur ce qu’il a été, ce qu’il est et ce qu’est l’humanité créent un effet assez détonnant. Poussé par la fierté de sa mère, Romain Gary, personnage romanesque dont les aventures ne sont pas tant ridicules que grandioses, accède enfin à la gloire. De manière tout à fait imprévue, en dépit d’une dramatisation savamment orchestrée, le tragique survint et saisit de terreur et de pitié le lecteur. Tragique crevant ainsi la vanité d’un homme qui pensait ainsi mériter son passé, son enfance, les sacrifices de sa mère ; venant à sa rencontre, décoré de la Croix de la Libération et chargé d’une liasse de coupures de presse et de son roman Education européenne… il trouvera tout à la fois le sentiment pesant du vide et la force imposante de l’amour maternel.


Le talent de ma mère me poussait à vouloir lui offrir le chef-d'oeuvre d'art et de vie auquel elle avait tant rêvé pour moi, auquel elle avait si passionnément cru et travaillé.


mercredi 24 février 2010

« La Mélancolie de l’Anatomie » : le lyrisme scientifique de Shelley Jackson


Ouvrage lu et chroniqué pour Ulike.net

Traduction (!!) de Bernard Hoepffner


Deux raisons m’ont poussé à lire cet ouvrage. La première vient de la référence à Robert Burton et à son Anatomie de la Mélancolie, acheté lors de l’importante exposition au Grand Palais en 2005/2006 : Mélancolie, génie et folie en occident. La seconde vient du thème lui-même : le corps ; puisqu’il s’agit, là, non de faire « l’anatomie d’un état d’esprit » mais de « spiritualiser l’anatomie ». Shelley Jackson, écrivain américain née en 1963, est d’après Robert Coover l’un des talents les plus mûrs et originaux de sa génération. Originale, on veut bien le croire puisqu’elle tatoue sa nouvelle Skin au rythme d’un mot par corps… Il y a , d’ailleurs, six mots en France et la carte des corps est visible sur son site.

Reprenant la théorie des humeurs, elle divise son ouvrage en quatre catégories (cholérique, mélancolique, flegmatique, sanguin) et dans chacune de ces humeurs nous donne à lire, à chaque fois, trois nouvelles, centrées sur l’autonomisation d’un résidu de nos corps : œuf, sperme, fœtus, cancer, nerf, godemiché, phlegme, cheveux, sommeil, sang, lait, graisse. Cet ensemble est précédé d’un préambule, consacré au « Cœur noir », ce cœur qui semble gauchir « tout ce qui l’entoure » et dont les secrets attirants sont davantage assurés par une fine stratégie « rechercher la parfaite défaite ». Mais laissons-là la métaphore, on aura compris à la lecture des douze textes que les histoires d’amour ne sont pas simples, que la solitude et la cruauté côtoient le désir. Le corps parle contre nous, désavoue et présente la nudité, cruelle, des rapports humains.

Au début, j’étais, il est vrai, un peu circonspect. J’avais lu quelques pages, feuilleté quelques pages, ici ou là, et m’apprêtais à être déçu de mon choix. Mal m‘en a pris. C’est un livre à parcourir la jubilation aux lèvres.

En face de nous, des « résidus », dont on se plait à rappeler leur croissance, c’est–à-dire leur indépendance. Tous ces résidus n’en sont pas et existent en tant qu’entités différentes. Qu’ils soient domestiquées (sperme), qu’ils résistent à la compréhension (l’œuf), qu’ils envahissent notre intérieur (graisse, cancer), ce sont des personnages. Et tous tissent notre relation aux autres ou vis-à-vis de nous-mêmes, et vis-à-vis aussi de notre propre corps, à l’image du « phlegme » qui règle la communication. Mais s’il y a bien du sens, une signification à donner au godemiché ou au lait, à l’œuf, au cancer, Shelley Jackson ne construit pas pour autant des « allégories ». Il y a de cela, mais il y a plus. Son écriture transcende cette utilisation simpliste des excroissances, parce que sa langue est polymorphe.

La métamorphose de ces excroissances a lieu dans des récits ou dans des notices scientifiques, avec toute l’apparence qu’elles peuvent prendre, tout l’appareil de ces traités anciens, avec des citations d’auteurs grecs ou latins, des incursions ethnographiques, un « Index », des « Appendices », des « notes », qui sont autant de suivis naturalistes. La référence à Aulu-Gelle n’est pas non plus fortuite, Nuits attiques de ce dernier est une somme encyclopédique sur l’Antiquité, où se mêlent littérature, arts, philosophie, sciences naturelles... Avec humour, Shelley Jackson discourt sur le godemiché : les différentes apparitions, les matières et textures, les coutumes, les couleurs, les catégories… Comme s’il s’agissait d’autre chose qui pouvait ne rien à voir avec ce que c’est, en réalité. Oh, bien sûr, le lien est souvent facile à effectuer, ainsi on a la référence à l’épée Excalibur qui sort des eaux, celle du prince charmant, cette fois plus érotique que platonique… ou encore la rêverie de la Princesse de Clèves, qui tord le cou à toute pensée chaste.

Le lait est ainsi décrit autant que raconté grâce à des extraits du Guide de Conversation de l’écrivain du Ciel : caractéristiques physiques, couleur, action, chute de lait avec comme point de départ la confusion eau/lait et les nuages. Le lait remplace l’eau dans la cosmologie traditionnelle grecque et l’on voit bien où veut en venir Shelley Jackson : construire une sorte de mythologie du corps, avec toute ce que cela peut comporter de sacré. Rendons grâce, car ceci est mon corps.

Cette entreprise, si sérieuse qu’elle apparaisse, se lit avec délectation grâce au ludique pastiche des traités scientifiques d’alors, grâce aussi à ce trouble qui nous fait chercher des allusions, décrypter attentivement cette prose dense et subtil. On cherche un rapport, on le trouve, on le perd, on oublie, on se laisse porter par l’histoire, par ces métamorphoses, on retrouve un lien à moins qu’on ne nous surprenne, on glisse d’une figure à une autre… La disparition de ces corps comme résidu devient même si totale que Shelley Jackson compare ce godemiché aux parties d’un homme, contre toute attente. Ce retour aux sources est tout aussi amusant, et naïf, lorsqu’on parle de ces soi-disant nuages qui laissent « tomber un liquide froid, sans goût, non-nutritif » : l’eau. Parfois cependant, le résidu nous semble étranger. La nouvelle « Nerf » ne m’a pas parlé. Je suis resté hermétique. Parce que je n’ai pas su voir ou parce que j’ai trop cherché à voir ? Je ne sais pas, je suis resté hermétique -- et la réside la réussite de l'auteur : avoir fait oublier la dépendance de ce résidu. Parfois il faut relire des passages afin de vérifier qu’on a bien lu, qu’on a le code. Il en va ainsi de la fin de « lait », véritable mode d’emploi masturbatoire, tout en délicatesse et en poésie. Puisque la poésie naît du trouble et des métaphores vives.

A côté de ces pseudos essais scientifiques se déploient de véritables narrations, de véritables drames, où la fantaisie se mêle au fantastique : il en va ainsi de l’œuf qui croît, de la structure cancéreuse qui s’installe à demeure dans une maison, du fœtus qui flotte dans le ciel, comme un extra-terrestre, de cette graisse qui tombe qu’il convient de racler dans les maisons, les palaces ou les taudis… Au terrible cancer répond le cruel abandon de la femme obèse, au mal être d’Imogen, qui porte son œuf et attire à sa suite, comme le joueur de flûte de Hamelin, une « étrange cohorte », répond la triste vie, non dénuée de lumière saphique, de la « pêcheuse de sang » qui nettoie les dessous sanglants de Londres…

Ces « résidus », ces excroissances, ces substitutions de nos corps, ne sont aucunement glauques ou sordides. La Mélancolie de l’Anatomie est d’une grande inventivité, d’une grande virtuosité langagière et il joue magnifiquement bien de l’ambiguïté de notre corps : Il ne nous appartient pas.

"Le cancer a grandi à une vitesse invraisemblable. Au début, je l’ai regardé avec curiosité, presque avec affection. Près du centre, il s’est ballonné et est devenu aussi solide que de la viande. Les branches se sont divisées encore et encore. C’était une étoile de mer aux bras fourchus, un flocon de neige animal.

Je n’en ai parlé à personne. Un jour, la voisine est venue me demander de maîtriser mes haies. C’était une femme nerveuse dont le visage était trop vieux pour sa chevelure. Sa fille l’accompagnait, cette petite créature blonde avec qui j’avais essayé de me lier d’amitié. L’enfant ne me prêtait aucune attention mais gardait le regard fixé dans la direction du salon. J’ai intercepté son regard par instinct, pas du fait d’une crainte que j’aurais pu nommer."

David Mitchell a écrit dans "Ecrits fantômes" :


As-tu remarqué, a commenté John, que les pays disent "force de dissuasion" quand ils évoquent leur arsenal nucléaire mais parlent toujours d'armes de destruction massive" dès lors qu'il s'agit des autres nations ?

De John Huston à Gradimir Smudja : Toulouse-Lautrec



Il y a peu, j’ai regardé avec attention Moulin Rouge, le film de John Huston. La vie de Toulouse-Lautrec nous y est présentée avec une grande mélancolie. Tristesse, joie, dignité, bel esprit, cynisme, voilà ce que nous offre ce long-métrage datant de 1952 et adapté d’un roman de Pierre La Mure. Je ne veux pas écrire davantage sur ce film émouvant, qui a toutes les caractéristiques d’un grand film par sa sobriété et sa sincérité. C’est cependant un grand film sur l’Art, et je ne peux que conseiller d’aller acheter le DVD.

J’ajoute qu’il existe une série en BD Le Bordel des muses, réalisée par Gradimir Smudja, auteur par ailleurs d’un Vincent et Van Gogh, qui suit très librement les pérégrinations de Toulouse-Lautrec. Enfin, elle s’agit maintenant de la série : Le Cabaret des muses, puisqu’il y a eu des soucis d’image. Non, le Moulin rouge n’est pas un bordel, même si c’est brider la liberté de l’auteur. Mais brisons-là.

L’intérêt de cette série (quatre volumes à présent) réside dans le talent de copiste de Gradimir Smudja. On y croise nombre de peintres de l’époque (Degas, Van Gogh, Monet, Gauguin, Seurat…) et nombre de grandes toiles au hasard des cases, que ces apparitions soient évidentes ou plus subtiles. C’est drôle, l’histoire (même si c’est un peu dommage) n’a ni queue ni tête ; et cette absence d’organisation fait bien de cette série un « bordel des muses », une galerie où l’art et le plaisir, de manière ludique, se donnent à coeur joie.


mardi 23 février 2010

Henri Calet a écrit dans "L'Italie à la paresseuse" :


Au vrai, quand je resonge à Rome, c'est surtout des chiens que je vois.

"Fascinante Italie", l'exposition de Nantes


La vasque de la Villa Médicis, Maurice Denis


Fascinante Italie, certes, mais décevante exposition sur ce thème au Musée des Beaux-arts de Nantes. La faute à qui, à quoi ; je ne sais plus... Soyons indulgent. J’ai vu les expositions italiennes à Orsay, Italiennes modèles : Hébert et les paysans du Latium et Voir l’Italie et mourir, mais Nantes n’est pas Paris. La disposition des salles ne paraissait pas très sympa, mais le site Internet de la ville de Nantes nous montre qu’il avait un air italianisant et donc pensé (encore que les textes écrits sur les toits…). L’ensemble paraissait assez terne et l’ambiance grise, mais il ne faisait pas très beau et la verrière ne jouait pas son rôle… Des petites plaquettes intéressantes, mais les salles -- à part leur titre -- ne contiennent aucun développement, aucune introduction.

Résultat : une vraie préférence pour la première salle (avec La Voile jaune de Signac, deux belles peintures vénitiennes de Kandinsky, une gondole par Monet) et l’avant dernière (avec une peinture en 3D en cire, celle de Doré et ses trois juges de l’enfer, et puis Maillol, et puis H. Martin). J’ai aussi préféré L’Italienne de Derain à celle de Van Gogh, qui se retrouve sur l’affiche de l’exposition. J’ai découvert, je crois, Félix Lionnet, peintre vaguement local, illustre méconnu, dont les quelques toiles m’ont fait penser, avec ces taches de lumière, entre autres, aux Macchiaioli, à Fattori…


"Bright Star", Jane Campion, John Keats et Abbie Cornish



Il n’y a pas que les champs et les paysages qui soient intéressants dans ce film. Il y a aussi la coupe de cheveux de John Keats, les moues de Fanny Brawn et puis la poésie ! On l'oublierait presque ; même si la poésie n'est justement pas uniquement ce qui est écrit. Elle est dans les paysages, la coupe de cheveux et les moues... Délicat film que celui de Jane Campion, film propre et sobre. De la retenue, de la haute tenue.

Mort trop jeune pour être le plus grand poète romantique anglais, John Keats est mort assez tôt pour rester fidèle à son amour de modiste, forte femme au demeurant. Ce film nous fait revivre cet amour impossible de manière assez agréable, en évoquant assez bien l’Angleterre de l’époque. Amour impossible, marqué du sceau de la tragédie et de la maladie, avec des gestes remplis de fraîcheur et de profondeur, voire un peu de mièvrerie -- si je ne pensais pas que je vieillissais.

Depuis, quand je tousse, je pense à John Keats ; et je dois rapidement perfectionner mon accent anglais car -- j’ai essayé -- ses poèmes lus dans la langue de Shakespeare sont d’une plus grande beauté. Ils s’entendent plus qu’ils ne se comprennent et se saisissent d’autant mieux.

When I have fears that I may cease to be


Before my pen has gleaned my teeming brain,


Before high pilèd books, in charactery,


Hold like rich garners the full-ripen'd grain;


When I behold, upon the night's starr'd face,


Huge cloudy symbols of a high romance,


And think that I may never live to trace


Their shadows, with the magic hand of chance;


And when I feel, fair creature of an hour!


That I shall never look upon thee more,


Never have relish in the faery power


Of unreflecting love;—then on the shore


Of the wide world I stand alone, and think,


Till love and fame to nothingness do sink.