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mardi 23 février 2010

Henri Calet a écrit dans "L'Italie à la paresseuse" :


Au vrai, quand je resonge à Rome, c'est surtout des chiens que je vois.

"Fascinante Italie", l'exposition de Nantes


La vasque de la Villa Médicis, Maurice Denis


Fascinante Italie, certes, mais décevante exposition sur ce thème au Musée des Beaux-arts de Nantes. La faute à qui, à quoi ; je ne sais plus... Soyons indulgent. J’ai vu les expositions italiennes à Orsay, Italiennes modèles : Hébert et les paysans du Latium et Voir l’Italie et mourir, mais Nantes n’est pas Paris. La disposition des salles ne paraissait pas très sympa, mais le site Internet de la ville de Nantes nous montre qu’il avait un air italianisant et donc pensé (encore que les textes écrits sur les toits…). L’ensemble paraissait assez terne et l’ambiance grise, mais il ne faisait pas très beau et la verrière ne jouait pas son rôle… Des petites plaquettes intéressantes, mais les salles -- à part leur titre -- ne contiennent aucun développement, aucune introduction.

Résultat : une vraie préférence pour la première salle (avec La Voile jaune de Signac, deux belles peintures vénitiennes de Kandinsky, une gondole par Monet) et l’avant dernière (avec une peinture en 3D en cire, celle de Doré et ses trois juges de l’enfer, et puis Maillol, et puis H. Martin). J’ai aussi préféré L’Italienne de Derain à celle de Van Gogh, qui se retrouve sur l’affiche de l’exposition. J’ai découvert, je crois, Félix Lionnet, peintre vaguement local, illustre méconnu, dont les quelques toiles m’ont fait penser, avec ces taches de lumière, entre autres, aux Macchiaioli, à Fattori…


"Bright Star", Jane Campion, John Keats et Abbie Cornish



Il n’y a pas que les champs et les paysages qui soient intéressants dans ce film. Il y a aussi la coupe de cheveux de John Keats, les moues de Fanny Brawn et puis la poésie ! On l'oublierait presque ; même si la poésie n'est justement pas uniquement ce qui est écrit. Elle est dans les paysages, la coupe de cheveux et les moues... Délicat film que celui de Jane Campion, film propre et sobre. De la retenue, de la haute tenue.

Mort trop jeune pour être le plus grand poète romantique anglais, John Keats est mort assez tôt pour rester fidèle à son amour de modiste, forte femme au demeurant. Ce film nous fait revivre cet amour impossible de manière assez agréable, en évoquant assez bien l’Angleterre de l’époque. Amour impossible, marqué du sceau de la tragédie et de la maladie, avec des gestes remplis de fraîcheur et de profondeur, voire un peu de mièvrerie -- si je ne pensais pas que je vieillissais.

Depuis, quand je tousse, je pense à John Keats ; et je dois rapidement perfectionner mon accent anglais car -- j’ai essayé -- ses poèmes lus dans la langue de Shakespeare sont d’une plus grande beauté. Ils s’entendent plus qu’ils ne se comprennent et se saisissent d’autant mieux.

When I have fears that I may cease to be


Before my pen has gleaned my teeming brain,


Before high pilèd books, in charactery,


Hold like rich garners the full-ripen'd grain;


When I behold, upon the night's starr'd face,


Huge cloudy symbols of a high romance,


And think that I may never live to trace


Their shadows, with the magic hand of chance;


And when I feel, fair creature of an hour!


That I shall never look upon thee more,


Never have relish in the faery power


Of unreflecting love;—then on the shore


Of the wide world I stand alone, and think,


Till love and fame to nothingness do sink.


"Le Drôle de Noël de Scrooge", adapté du conte de Charles Dickens



Le film est assez fidèle, je crois, au récit de Charles Dickens : Le conte de Noël. En gros, c’est l’histoire d’un vieillard qui n’aime pas Noël, enfin : qui déteste Noël. Il va rencontrer trois esprits, revivre son passé et changer. Précisons cependant qu’il vilipende Noël parce que la joie est éphémère et la pauvreté des gens durable. On n’est pas à une contradiction près, l’homme semble grippe-sou au point de récupérer les sous sur les paupières de son feu associé.

C’est une histoire très chrétienne, un « vrai conte de Nöel » en somme, parce que cela finit bien : la fête est là, la joie aussi. L’allégresse, et tout se termine en chantant. Avec en toile de fond la question du salut de chacun, à la veille de mourir. Avec la réévaluation de chacun de nos actes, qui impose de reconsidérer les carrefours des décisions. Un brin évident, le film ne perd pas son attrait pour autant, tant pour l’histoire et les sentiments qu’elle procure que pour la version 3D de ce « film animé ».

"Le Maître de Ballantrae", Robert Louis Stevenson



Couverture de la première édition, bien meilleure, de toute manière, que cet archer écossais, qui ne ressemble guère au Maître, à mon avis sur le poche Folio.

Bien sûr, à la lecture du Maître de Ballantrae, on pense à L’Ile au trésor et à Dr Jekyll et Mr Hyde. Parce qu’il y a de l’aventure, parce qu’il y a la dualité bien/mal. Et pourtant, rien de vraiment commun. L’aventure est narrée de seconde main, la dualité plus tout à fait évidente, à terme. Oui, on navigue avec des pirates, on se retrouve avec des Indiens, mais la narration nous semble souvent incomplète et résumée. L’essentiel n’est pas là, de toute manière. Il réside dans le portrait du Maître de Ballantrae, homme pervers et duplice, manipulateur qui ne laisse pas de fasciner, cependant, il a l’allure du renégat dans Le Neveu de Rameau, de Diderot : le sublime dans le mal.

L’histoire en est simple : deux Ecossais, frères, James Durie et Henry Durie; le premier est chéri par tous, mais il part à la guerre et meurt… une première fois. Le second, le cadet, devient héritier, épouse la promise, et l’Autre revient… Racontée par le « serviteur » de Henry, le courageux Mackellar, le portrait n’en est que plus saisissant, la narration virtuose, désinvolte ; et intrigante ne serait-ce qu’avec les suspensions des aventures du Maître ou l’interruption de ce qui se passe au domaine écossais, ou la volonté de raconter les choses telles qu’on les a apprises…

Du coup, j’ai bien envie de lire les Nouvelles Mille et Une Nuits, qui traînent depuis longtemps sur un rayon de ma bibliothèque. Londres, me voilà !

lundi 22 février 2010

Jean-René Huguenin a écrit dans son très précieux "Journal" :


Une très belle phrase de Renaud : "C'est dans les moments où l'on se donne le moins que l'on se dépense le plus."

samedi 20 février 2010

"Et la fureur ne s'est pas encore tue", Aharon Appelfeld



Quatre-vingt six courts chapitres pour ce livre d’Aharon Apppelfeld, au titre bien amer. « Et la fureur ne s’est pas encore tue ». Laquelle exactement ? Celle des nazis, celle des communistes (pas moins antisémites que d’autres, ce qui fait que la polémique sur le livre de Yannick Haenel Jan Karski… ), celle des Juifs eux-mêmes, qui ne se souviennent pas qu’ils sont princes ?...

Dès le début du livre, narré par le personnage de Bruno Brumhart, on est dans cette problématique qu’est la difficile appartenance au peuple élu. Il y a un peuple qu’on méprise, un peuple qui se cache, un peuple qui oublie sa foi : les Juifs.

Bruno Brumhat a cinquante ans et très tôt s’est trouvé privé de sa main droite. Privé également très tôt de son père puis de sa mère, déporté et promis à une mort terrible, cet handicapé, ce manchot ne doit finalement sa vie qu’au Frère Peter et à sa fameuse phrase : « les Juifs ont oublié qu’ils étaient des princes ». La droiture et la dignité qui découlent de ce statut seront des leitmotivs. A cela s’ajoutent les problèmes de la foi. Comment croire ?...

Dans cette narration très agréable à lire, au dialogue vif et efficace, la simplicité vient dire la complexité d’une relation au monde, aux autres. Sa femme ? Son fils ? Les compagnons de fuite ? Le silence, le sentiment énigmatique des choses remplacent peu à peu l’exubérance naïve du jeune garçon. Bruno Bruhart tente de sauver par la musique et par la lecture l’âme des êtres hagards et déracinés, ces hommes et ces femmes qui s’attendaient à retrouver leur maison mais n’ont trouvé que le néant.

Et la fureur ne s’est pas encore tue n’est pas un livre violent, ne contient rien de terrible, hormis ce qu’on sait, ce dont on se doute. C’est un livre qui témoigne de la grâce d’un homme aux prises avec ses propres démons. C’est un livre sur la foi, et sur la foi en l’Humanité, comme en témoignent les portraits élogieux de la mère de Bruno, qui n’a de cesse d’aider les pauvres, en bonne communiste, quand le Parti lui-même abandonne les Juifs. C’est un livre, en fin de compte, sur un « bon petit soldat », et ces mots pèsent, cette fois, avec bonheur et mélancolie.

vendredi 19 février 2010

Italo Calvino a écrit dans "Le Chevalier inexistant"


Agilulfe Edme Bertrandinet des Guildivernes et autres de Carpentras et Syra était, sans conteste, un soldat modèle ; mais tous le trouvaient antipathique.

"Alice et cetera", Stuart Sueide : on en redemande



Alice et cetera, un vrai moment de bonheur. La même vertu que la lecture pour Montesquieu, la dissipation des chagrins. Dans ce spectacle de Stuart Seide, on a en réalité trois courtes pièces de Dario Fo et Franca Rame : Alice au pays sans merveille, Je rentre à la maison, Couple ouvert à deux battants. Trois pièces, enlevées, souvent drôles, très critiques, où la condition féminine tient une place de choix dans les revendications. Le Droit au bonheur, qu’est-ce ? Par quoi cela passe-t-il ?

Trois pièces, où la société de consommation en prend pour son grade, tout comme la libération sexuelle parce que les choses ne sont pas si simples, que les désirs s’accompagnent d’atermoiements, sans qu’on sache réellement ce qu’il convient de faire. Un hymne complexe à la femme, où l’homme, bien sûr, n’est pas à son avantage, mais dont ce défaut ne permet guère de rendre définitif quoi que ce soit. C’est sans doute bien pour cette raison qu’Elisabeth Badinter a eu besoin d’écrire Le conflit, la mère, la femme. Quoi qu'il en soit, des quiproquos en chutes surprenantes, du vaudeville en profond désespoir, de virtuoses mises en scènes en trio d'Alice pop, on en redemande.


"Questo buio feroce", Pippo Delbono



Questo buio feroce, de Pippo Delbono, c’est de l’art.

Ce spectacle, au sens fort du terme, a été inspiré par le livre autobiographique de Harold Brodkey, un écrivain anglais mort du sida. Cependant rien de vraiment linéaire (enfin, je suis capté par autre chose) sur les planches, rien d’intrigant, il faut juste regarder et écouter, voir et entendre. Cruauté du monde, maladie, mort, solitude ; chaque tableau est saisissant d’étrangeté, de cet homme au masque africain à ces nains, en passant par des références à Goya ou Vélasquez. Magnifique réécriture de Cendrillon ; émouvant défilé baroque sur la musique du film In The Mode For Love. Au-delà de l’horreur pour dire la déchéance, la Vie. On commence par un homme couché, on termine par un homme qui danse, et l’air d’Emmenez-moi d’Aznavour tourne encore, bien après les applaudissements. Cette « obscurité féroce » est incontournable si votre ville l’accueille. C’est drôle, émouvant, cruel, horrible. L’onirisme se dispute avec le grotesque et le funèbre, pour proposer un spectacle total. Ici on peut voir quelques extraits.

La version courte est là, par contre.